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L’écoute est présentée comme une évidence. Une posture mature, presque une obligation morale. Pourtant, dans les relations tendues, écouter peut devenir une très mauvaise idée. Non pas parce que l’écoute serait inutile, mais parce qu’elle est souvent mal comprise, mal placée, ou mal incarnée. La question n’est donc pas faut-il écouter, mais comment, quand, et à quelles conditions.

Est-ce bien raisonnable d’écouter l’autre ?

L’écoute est très valorisée.  Elle est convoquée comme un remède universel dès que la relation se crispe. Écouter serait la preuve ultime de bonne volonté, de maturité relationnelle, de sens du collectif.

Mais lorsque la discussion devient inconfortable, que les reproches affleurent ou que quelque chose accroche sans parvenir à se dire clairement, est-ce vraiment raisonnable d’écouter l’autre sans discernement ?

Quand écouter devient une mauvaise idée

Il arrive que l’on écoute, et que cela n’améliore rien. On écoute en hochant la tête, en laissant passer, en essayant de ne pas envenimer la situation. Et en sortant de l’échange, le malaise est plus diffus, plus installé qu’avant.

  • On écoute alors qu’on se sent déjà trop sollicitée.
  • On écoute alors qu’on se contracte intérieurement.
  • On écoute alors qu’on sent bien que l’on s’efface pour maintenir une forme de paix apparente.

Ces situations sont ordinaires, presque invisibles. Pourtant, elles laissent des traces. Certains signaux devraient alerter :

  • tu modifies ton comportement sans jamais avoir nommé ce qui te dérange

  • tu ressens une irritation récurrente après les échanges

  • tu parles de la situation à des tiers plutôt qu’à la personne concernée

  • tu continues d’écouter alors que toute curiosité réelle a disparu

Dans ces moments-là, ce n’est pas de l’écoute. C’est une mise entre parenthèses de soi, souvent déguisée calme apparent.

L’écoute occupée, cette fausse bonne idée

Très souvent, ce que l’on appelle écoute n’est qu’une écoute occupée. On écoute en préparant sa réponse, en se justifiant intérieurement, en cherchant ce qui cloche dans le raisonnement de l’autre, en attendant le moment de reprendre la main. La parole circule, mais l’échange n’avance pas. Cette forme d’écoute fatigue, rigidifie les positions et donne l’illusion du dialogue tout en nourrissant les malentendus.

Je sais que je n’écoute pas vraiment quand :

  • j’ai déjà envie de répondre avant la fin de la phrase

  • je cherche à convaincre plutôt qu’à comprendre

  • je ressens le besoin de rétablir une image de moi

  • l’urgence d’avoir raison prend le dessus

Cette écoute-là n’apaise rien car “spoiler alerte” : ça se voit ! 

Alors, quand est-ce que ça vaut la peine d’écouter ?

Écouter n’est pas toujours raisonnable. Mais ne pas écouter l’est encore moins.

Écouter vaut la peine quand c’est un choix conscient, et non une obligation implicite. Quand j’ai suffisamment de stabilité intérieure pour entendre sans me défendre immédiatement. Quand je suis prête à être déplacée, pas seulement confirmée. Quand je peux suspendre, même brièvement, l’envie de conclure ou de convaincre.

Avant d’écouter, certaines vérifications simples peuvent se faire, parfois en quelques secondes :

  • est-ce que je suis réellement disponible intérieurement ?

  • est-ce que je suis encore curieuse de ce que l’autre vit, ou déjà fermée ?

  • est-ce que j’écoute par choix, ou par automatisme relationnel ?

Si la réponse est clairement non, il est souvent plus juste de reporter l’échange. Non pas pour fuir, mais pour préserver la qualité de la relation.

L’écoute active, lorsqu’elle est possible, n’est ni passive ni complaisante. Elle demande de l’engagement et parfois un vrai ralentissement. Elle peut prendre des formes très concrètes :

  • reformuler ce que l’on a compris, même si cela coupe même si ça ralentit le rythme de la conversation
  • reformuler ce que l’on a compris, même si ça me coupe dans l’élan d’apporter une réponse 
  • poser une question plutôt que répondre

  • nommer ce que l’on entend sans l’approuver

  • dire « je t’entends » sans dire « je suis d’accord »

Passer d’une écoute subie à une écoute choisie demande un changement de posture : il s’agit de quitter la passivité pour l’exigence. Car si l’on veut vraiment ‘entendre’ ce qui se joue, il faut cesser d’absorber les mots pour commencer à interroger les faits. Écouter activement, c’est refuser d’être le réceptacle de l’imprécis. Prendre le temps de vérifier sa compréhension avant de poursuivre, c’est aussi ralentir le rythme. Et bien souvent, la discussion s’apaise.

Écouter activement, c’est aussi refuser le flou

Dans les relations tendues, l’écoute se heurte souvent à un autre piège, plus discret mais redoutablement efficace : le flou. Il s’installe notamment à travers des formulations impersonnelles qui circulent sans jamais être vraiment interrogées :

  • « On dit que. »
  • « Il paraît que. »
  • « Certains pensent que. »

Ces phrases donnent du poids à ce qui est avancé tout en diluant la responsabilité. Elles installent un climat de suspicion sans interlocuteur clairement identifiable, et rendent toute écoute vaine, puisque personne ne parle réellement en son nom.

Écouter activement, dans ces situations, ne consiste pas à accueillir ces propos tels quels, mais à les ramener sur un terrain plus solide. Revenir aux faits est alors souvent salutaire :

  • Qu’est-ce qui s’est passé concrètement ?
  • Qu’est-ce qui a été dit, à quel moment, dans quel contexte ?

Puis vient une question à se poser à soi, décisive pour la qualité de l’échange :

  • Ce que je rapporte, est-ce que j’y crois vraiment ?
  • Est-ce que cela correspond à ce que j’ai réellement observé ou vécu ?

Ce retour à soi ne disqualifie pas la parole. Il la rend plus située, plus juste, et souvent plus audible pour l’autre.

Conclusion

Écouter l’autre n’est pas toujours un acte altruiste, c’est un acte de discernement : c’est savoir quand ouvrir la porte, et quand exiger que la parole soit aussi engagée que l’écoute est attentive.

Jeanne de Kerdrel

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