Peut-on “adapter” l’Holacratie ?
C’est l’une des premières questions que l’on nous pose lorsque nous accompagnons des organisations vers plus d’autonomie :
« Est-ce que l’on peut garder l’esprit, mais adapter les règles à notre réalité ? »
La question est légitime. Elle dit à la fois un désir d’appropriation, une méfiance envers les cadres trop rigides, et parfois une inquiétude plus primaire : celle de perdre le bon sens, la relation humaine ou la capacité d’agir avec pragmatisme.
Dans cet article, Dennis Wittrock — praticien, Master Coach Holacracy et observateur attentif de l’Holacratie depuis de nombreuses années — propose une clarification essentielle. Il distingue deux manières très différentes “d’adapter” l’Holacratie :
- l’une féconde et nécessaire,
- l’autre plus risquée, surtout lorsqu’elle intervient trop tôt.
Son propos résonne fortement avec ce que nous observons sur le terrain : beaucoup de malentendus autour de l’Holacratie ne viennent pas de ses règles, mais de la manière dont on cherche à s’en affranchir avant même de les avoir réellement pratiquées.
Nous avons choisi de publier ici une traduction fidèle de ce texte, car il pose des repères précieux pour toute organisation qui souhaite entrer sérieusement dans l’auto-organisation, sans tomber ni dans le dogmatisme, ni dans le bricolage prématuré.
Un article de Dennis Wittrock, publié sur son blog en 2022 : Zwei Arten, Holacracy anzupassen
Lorsque, en tant que coach en Holacracy®, je parle avec des personnes qui s’intéressent sérieusement à cette méthode d’auto-organisation collective, la question arrive en général très vite : « Mais est-ce que nous pouvons adapter l’Holacratie à nos besoins ? »
Certaines ne la formulent même plus comme une question, mais directement comme une intention affirmée : « On l’adaptera de toute façon comme on en a besoin ! »
C’est parfaitement compréhensible. Personne n’aime se laisser enfermer sans nécessité dans le corset d’une méthode donnée. La crainte exprimée est le plus souvent que les règles de l’Holacratie soient trop rigides et que cette rigidité finisse par abolir le bon sens, rendant toute action pragmatique impossible dans un tel système. Une autre réserve concerne la peur que l’Holacratie, à travers ses nouveaux formats de réunion, vienne perturber la culture relationnelle, souvent très valorisée, de l’organisation. On redoute une rigidité inutile.
Pourquoi un framework ? Et pourquoi les approches « plus souples » ne sont-elles pas préférables ?
Avant cela, il convient toutefois de se demander pourquoi une organisation choisirait un framework prédéfini comme l’Holacratie, avec une constitution formalisée. Ne serait-il pas plus simple de jeter l’ancienne structure et de se lancer soi-même, en développant sa propre approche ? Après tout, on parle bien d’« auto-organisation » ! Ne faudrait-il pas alors simplement inventer son propre modèle ?
Bien sûr — c’est possible, et les organisations pionnières dans ce domaine (Morningstar, Semco, Sun Hydraulics, FAVI, etc.) l’ont fait. Mais elles étaient aussi extrêmement engagées et ont parfois expérimenté pendant plusieurs années pour développer des solutions sur mesure adaptées à leurs besoins spécifiques. Ces solutions ne sont toutefois pas facilement transférables à d’autres contextes, précisément pour cette raison. De plus, une culture de l’expérimentation exige beaucoup de ressources et une grande patience.
L’Holacratie, en revanche, a été conçue dès le départ comme un système d’exploitation portable, dont les règles, formalisées dans la Constitution Holacratie, peuvent être utilisées par d’autres organisations. Dans sa forme actuelle, la Constitution v5, les articles sont organisés comme des briques essentielles de l’auto-organisation, que l’on peut introduire de manière modulaire, progressive et adaptée aux besoins (par exemple la structure en cercles et en rôles, les règles de coopération, les processus de réunion, les pouvoirs d’action, la gouvernance). Cela la rend particulièrement attractive pour les organisations qui ne souhaitent pas réinventer complètement la roue, mais préfèrent s’appuyer sur les apprentissages accumulés par le passé.
Mais si l’Holacratie est supposément si « rigide », ne vaudrait-il pas mieux expérimenter des approches « plus souples » comme la sociocratie, S3 ou d’autres méthodes similaires ?
Bien sûr, c’est également possible, et pour de nombreuses organisations cela fonctionne très bien. Pour certaines, cependant, cette forme de « souplesse » est tout simplement excessive. Elles sont davantage aidées par des règles claires et des pratiques éprouvées servant de garde-fous externes dans le quotidien, plutôt que par des principes vagues et une profusion écrasante de modèles organisationnels possibles, pour que les collaborateurs entament leur chemin intérieur vers l’auto-organisation.
En ce qui concerne la supposée rigidité du modèle, je peux lever tout de suite toute inquiétude :
Oui, il est possible d’adapter l’Holacratie à ses besoins.
Dans cet article, je souhaite toutefois distinguer cette idée générale d’adaptation en deux aspects qui, dans cette discussion, sont malheureusement trop rarement différenciés :
- les adaptations à l’intérieur des règles de l’Holacratie (adaptation de la gouvernance)
- l’adaptation des règles de l’Holacratie elles-mêmes (adaptation de la constitution)
1. Adaptations à l’intérieur des règles de l’Holacratie
(adaptation de la gouvernance)
La première forme d’adaptation de l’Holacratie est recommandée — et même quasiment inévitable. Les organisations poursuivent des raisons d’être différentes et évoluent dans des environnements distincts. Il est donc logique qu’elles prennent des formes différentes.
Autrement dit, les cercles, rôles, redevabilités, règles et domaines par lesquels elles définissent leurs structures en Holacratie seront nécessairement différents. Personne ne pense sérieusement qu’il existerait une forme standard unique à laquelle toutes les organisations devraient ressembler. Cela va de soi.
Chaque organisation structurée en Holacratie sera unique et exprimera ses besoins spécifiques au niveau de ses enregistrements de gouvernance. Les collaborateurs utilisent les règles, processus et structures de l’Holacratie pour encoder cette singularité — pour ainsi dire l’« ADN de leur organisation » — dans leur gouvernance, et la faire évoluer en continu. Cette forme « d’adaptation » de l’Holacratie est, selon moi, pleinement recommandable.
2. Adaptation des règles de l’Holacratie elles-mêmes
(adaptation de la constitution)
Ce que la grande majorité des personnes entendent en réalité lorsqu’elles parlent d’adapter l’Holacratie à leurs besoins, c’est l’adaptation des règles fondamentales de l’Holacratie elles-mêmes.
Comme je l’ai dit, l’impulsion est compréhensible : on ne souhaite pas se soumettre à une discipline perçue comme étrangère, mais plutôt bricoler sa propre solution, en piochant dans le riche réservoir d’idées de l’Holacratie, et en le complétant intelligemment par des éléments issus d’autres méthodes.
Peut-être souhaite-t-on même, à la fin, apposer son propre branding d’entreprise à cette création (formule : « [nom de l’entreprise]-cratie ») et en faire bénéficier le monde. Rien de tout cela n’est interdit, et je souhaite beaucoup de succès à celles et ceux qui s’y essaient.
Je mettrais toutefois en garde contre le fait d’adapter trop rapidement l’Holacratie au niveau de ses règles fondamentales — c’est-à-dire au niveau de la constitution — avant de l’avoir réellement maîtrisée et comprise dans la pratique. Je ne sais pas exactement combien de temps cela prend, mais certainement au minimum trois à cinq premières années de pratique.
Avant de céder à l’hubris et de disséquer la Constitution Holacratie comme s’il s’agissait d’un texte quelconque, je recommande de s’arrêter un instant et de faire preuve d’un peu d’humilité. Oui, je sais, ce n’est pas une vertu particulièrement séduisante sur LinkedIn, Instagram ou TikTok.
La Constitution américaine peut ici servir de bonne analogie. Des siècles d’expérience humaine — sous forme de sueur, de sang et de larmes — ont été versés dans ce document. Elle peut être modifiée, mais cela est tout sauf simple. Elle est traitée presque comme un sanctuaire.
Je ne plaide pas pour ériger la Constitution Holacratie en nouvelle bible de la seule et unique religion organisationnelle. Mon propos est plutôt que certains textes possèdent une profondeur qui n’est pas visible à leur surface. La Constitution Holacratie mérite le respect, car elle aussi est le fruit de sueur et de larmes issus de milliers d’expérimentations pratiques. Chaque formulation a été âprement discutée au sein de la communauté des praticiens, et chaque mot pesé avec la plus grande précision.
Ce n’est donc pas un texte quelconque. La Constitution Holacratie impose le respect. Les règles, valeurs et principes qu’elle contient sont plus intelligents et plus sages que notre attitude désinvolte de copier-coller, par laquelle nous cherchons à nous en emparer et à les instrumentaliser à nos propres fins.
Pour pouvoir réellement recevoir les cadeaux de la Constitution Holacratie, il faut l’humilité de s’engager dans ses règles — au moins pour un temps — et de lui accorder une confiance a priori.
Imagine que tu apprennes un nouveau jeu, par exemple les échecs. Commences-tu, dès la troisième partie, à vouloir modifier les règles ? Les règles ont un sens. Elles ne sont pas le fruit du hasard. Elles constituent un système finement calibré et cohérent. Donne-toi suffisamment de temps pour apprécier réellement le jeu avant de le bricoler.
Il en va de même pour les règles de l’Holacratie : elles forment un système délicatement ajusté et évolutif. La Constitution n’est pas gravée dans le marbre ; elle a évolué pendant des années à travers plusieurs versions, actuellement la version 5. Son « code » est continuellement développé par la communauté de pratique mondiale sur la plateforme GitHub. Elle est open source. Tout le monde peut l’utiliser gratuitement. Chacun peut même en faire une copie et développer sa propre version à partir de celle-ci — ou, en langage logiciel, « forker » la constitution. Mais tout ce qui est autorisé n’est pas nécessairement une bonne idée.
Plutôt que d’adapter l’Holacratie en créant un fork de la constitution qui aboutira à une version certes brandée, mais finalement insignifiante et sans lendemain, je mettrais au défi les « sachants » de soumettre leurs propositions d’amélioration à la communauté des praticiens de l’Holacratie et de les mettre à disposition.
Ce qui résiste à l’épreuve de ce feu mérite réellement d’être envisagé comme une amélioration pour l’ensemble des organisations pratiquant l’Holacratie. C’est aussi une manière noble de rendre à la communauté une partie des cadeaux que l’on a soi-même reçus grâce à l’Holacratie.
Vérifiez également si la règle que vous souhaitez inscrire dans votre constitution ne gagnerait pas à être formulée plutôt sous la forme d’une règle au niveau du cercle d’ancrage en gouvernance, ou sous la forme d’un accord relationnel, ou encore via une adaptation du contrat de travail. Pour les raisons évoquées plus haut, la constitution est le dernier endroit que je choisirais pour cela.
Conclusion
L’Holacratie est une structure de soutien remarquable pour toutes celles et ceux qui débutent en auto-organisation et souhaitent des garde-fous afin de ne pas glisser dans le chaos de l’arbitraire. D’après notre expérience, c’est la voie la plus rapide et la plus prometteuse pour construire et ancrer l’auto-organisation.
Malgré ses règles claires, elle est adaptable à deux niveaux. Je recommande d’adapter l’Holacratie à l’intérieur des règles de la constitution. L’adaptation des règles de la Constitution Holacratie elle-même ne me semble pertinente que si l’on dispose d’une expérience pratique suffisante (plusieurs années) et que l’on a développé de réelles améliorations utiles. Créer ses propres forks de la constitution pour un usage local est légitime, mais il est préférable d’examiner au préalable d’autres supports pour formaliser ses attentes. Et si vous développez de très bonnes idées et règles, pensez à la communauté plus large des praticiens et partagez-les via l’instance GitHub de la Constitution Holacratie.
« Structure », « règles », « humilité », « respect », « communauté », « don désintéressé »… à me relire, l’Holacratie ressemble presque à un retour aux valeurs classiques et traditionnelles que nous avons enterrées au fil de la modernité et de la postmodernité. Pourtant, elle est bien plus qu’un simple revival surprenant des valeurs « poussiéreuses » de nos ancêtres.
C’est un système hautement dynamique et auto-correcteur, qui met tour à tour en avant les valeurs et qualités de polarités dont nous avons le plus besoin à un moment donné, précisément parce qu’elles sont culturellement sous-représentées. En ce sens, la pratique de l’Holacratie est un miroir de la connaissance de soi, individuelle et collective. Jette-y un œil à nouveau.

Aliocha Iordanoff
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