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Dans la Constitution Holacratie, le Facilitateur dispose d’une responsabilité souvent méconnue : celle de vérifier qu’une proposition est recevable, avant même d’entrer dans le traitement des objections.

En Holacratie v5.0, cette responsabilité s’appuie explicitement sur les exigences pour une Proposition (article 5.3.1) :
une proposition n’est valable que si le proposeur peut :

  1. décrire une tension réelle, vécue dans un rôle qu’il tient,
  2. partager un exemple concret, passé ou présent,
  3. expliquer de manière raisonnable comment la proposition aurait réduit cette tension.

Ces critères ne sont pas bureaucratiques. Ils jouent un rôle fondamental : ils constituent le système immunitaire de l’organisation.

Pourquoi cette règle existe

Lorsqu’un Facilitateur applique ce test, il filtre trois types de propositions problématiques.

a) Des propositions sans ancrage dans un rôle

Certaines propositions ne sont reliées à aucun rôle tenu par le proposeur.

Dans ce cas, le risque est que la personne projette une tension personnelle dans la gouvernance, et utilise l’organisation pour servir une préférence individuelle.

La Constitution pose ici une frontière nette entre l’ego et la raison d’être de l’organisation.

Comme un système immunitaire, elle empêche l’organisation d’intégrer des structures qui ne lui correspondent pas, ou qui consommeraient de l’énergie sans servir son purpose.

b) Des propositions sans tension concrète

D’autres propositions sont élégantes, intelligentes, parfois même brillantes…mais elles ne répondent à aucune tension réellement vécue.

On est alors dans de la gouvernance théorique. Ou dans un usage “créatif” du processus, déconnecté du réel.

Le coût est double :

  • du temps de gouvernance gaspillé,
  • une inflation inutile des règles, qui nuit à la lisibilité et à la robustesse du système.

La gouvernance en Holacratie n’a pas vocation à être exhaustive. Elle gagne à rester aussi minimale que possible.

c) Des propositions sans lien logique avec la tension

Enfin, il arrive que la tension et la solution proposée n’aient tout simplement pas de lien logique.

Exemple typique :

« Je propose d’attribuer un nouveau domaine ‘Salaires’ au rôle RH.
Ma tension est que les clients paient leurs factures en retard. »

Dans ce cas, le Facilitateur n’a pas à juger la pertinence de la solution. Il n’a pas à dire si elle est efficace ou intelligente. Il doit seulement pouvoir comprendre le raisonnement reliant la tension à la proposition.

S’il n’y a pas de ligne argumentative intelligible, alors la proposition est disjointe — et doit être rejetée.

Quand et comment appliquer cette règle

Dans nos formations, nous présentons cette compétence comme un savoir de Facilitateur avancé.

Pourquoi ? Parce qu’un système immunitaire trop réactif devient… allergique. Chez des groupes débutants, tester explicitement les propositions :

  • augmente la peur de mal faire,
  • freine l’expérimentation,
  • et peut nuire à l’appropriation globale de l’Holacratie.

La règle existe, mais elle doit être appliquée avec discernement.

Tester implicitement avant de tester officiellement

Dans la majorité des cas, il est préférable de tester ces critères de manière implicite, dès la présentation de la proposition.

Un questionnement simple et efficace consiste à inviter le proposeur à préciser :

  • Depuis quel rôle il apporte ce point,
  • Quelle est la tension concrète qu’il cherche à traiter,
  • Et à formuler clairement : « Je propose que… »

En écoutant attentivement cette réponse, le Facilitateur perçoit très vite si les critères sont remplis.

Si quelque chose reste flou ou bancal,le temps des questions de clarification permet d’approfondir sans bloquer le processus.

Quand tester explicitement une proposition

Si, après clarification, il apparaît clairement qu’un critère n’est pas respecté, alors le Facilitateur peut — et doit — interrompre le processus et tester la proposition officiellement.

Si l’un des critères n’est pas satisfait, la Constitution demande explicitement au Facilitateur de rejeter la proposition.

Un point clé : toujours expliquer pourquoi.

La métaphore du système immunitaire est ici très utile. Sans explication, le rejet devient arbitraire, frustrant, et personne n’apprend.

Attention particulière aux domaines

Les domaines méritent une vigilance spécifique. Ils sont fréquemment proposés sans tension claire,
comme des “clôtures préventives” mal justifiées.

En tant que Facilitateur, deviens curieux :

  • Quelle tension a motivé ce domaine ?
  • Quel dommage concret aurait-il évité dans le passé ?
  • Que cherche-t-on à protéger — et contre quoi ?

Un domaine est une barrière d’autorité. S’il n’y a pas de risque réel identifié, il n’a probablement pas lieu d’être.

Les exceptions prévues par la Constitution (v5)

La Constitution v5 est explicite : certaines propositions sont toujours recevables, indépendamment des critères ci-dessus.

C’est le cas lorsqu’une proposition vise uniquement à :

  • documenter une activité régulière déjà existante,
  • faire évoluer la gouvernance du cercle,
  • ou lancer une élection.

Ces propositions ne créent pas de nouvelle contrainte. Elles formalisent un état de fait.

Un miroir avec les objections

Ce n’est pas un hasard si les critères de recevabilité d’une proposition font écho aux critères de test des objections.

Dans les deux cas, la Constitution cherche à répondre à une même question : cette tension est-elle réellement une tension de l’organisation ?

Avant d’être traitée, elle doit d’abord être reconnue comme telle.

En synthèse

Cette règle est peu utilisée. Mais lorsqu’elle l’est avec une bonne maîtrise, elle change profondément la qualité de la gouvernance.

Elle protège l’organisation :

  • des projections individuelles,
  • des raffinements inutiles,
  • et des décisions déconnectées du réel.

Comme tout système immunitaire sain :

  • elle agit rarement,
  • sans excès,
  • et toujours au service de l’organisation.

 

Aliocha Iordanoff

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