Le triangle compassionnel de Karpman : la sortie du jeu, et ses pièges

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Dans le premier article sur le triangle dramatique, j’ai décrit la mécanique du jeu psychologique selon Karpman : les trois rôles, le switch, le bénéfice final, les timbres. Si vous ne l’avez pas lu, je vous invite à commencer par là, parce que ce que je vais dire ici suppose que vous avez compris comment le drama s’enclenche et pourquoi il tourne.

La question qui reste est : comment en sort-on ?

Karpman y répond avec le triangle compassionnel. Et c’est là que les choses deviennent vraiment intéressantes, parce que la sortie du jeu est plus complexe, et plus périlleuse, qu’on ne le dit habituellement. Il ne suffit pas de « changer de posture. » On peut croire sincèrement avoir quitté le triangle dramatique et y jouer encore, parfois plus subtilement qu’avant.

Les trois déplacements

Karpman propose un déplacement symétrique pour chacun des trois rôles dramatiques.

La victime devient créateur. Au lieu de se vivre comme l’objet passif de forces extérieures, le créateur se demande ce qu’il veut vraiment et ce qu’il peut faire pour y contribuer. Il cesse d’attendre que quelqu’un résolve son problème à sa place. Il reprend une agentivité sur sa situation, même imparfaite, même partielle.

Le sauveur devient coach. Au lieu d’intervenir sans qu’on le lui ait demandé, le coach attend une vraie demande. Il pose des questions qui aident l’autre à trouver ses propres ressources plutôt que de lui livrer des solutions toutes faites. Il accompagne sans prendre en charge.

Le persécuteur devient challenger. Il garde l’exigence, la capacité à nommer les difficultés, à formuler des attentes élevées. Mais il cesse de faire de la pression un instrument de contrôle. Il voit l’autre comme un partenaire adulte capable de grandir, et non comme un adversaire à soumettre ou un incompétent à corriger.

Ces trois déplacements forment un triangle où la compassion remplace le drama comme principe organisateur de la relation. La co-responsabilité prend la place du jeu des reproches mutuels. Lorsque les protagonistes d’une relation qui était dramatique arrivent à opérer ses déplacements, alors la relation entre dans une forme adulte.

Dans une relation adulte, il peut rester des désaccords. Évidemment, il peut rester de l’inconfort. Des relations peuvent s’arrêter et il peut exister de véritables difficultés.

La différence, c’est qu’on ne joue plus dans des jeux psychologiques inconscients dont tous les membres sont prisonniers et joueurs malgré eux. Il existe davantage de choix, donc de souveraineté des individus et de possibilité de s’émanciper vers l’autonomie.

Les six étapes de compassion

Karpman ne se contente pas de nommer les trois nouvelles positions. Il décrit un processus en six étapes pour sortir d’un jeu en cours, qu’il appelle les étapes de compassion. C’est une séquence concrète. Vous verrez que ce n’est pas une posture à adopter instantanément.

La première étape consiste à reconnaître qu’on est dans un jeu. Cela suppose d’avoir développé une capacité d’observation de soi suffisante pour remarquer, pendant l’échange, qu’on vient d’être hameçonné ou qu’on est en train d’hameçonner l’autre.

La deuxième étape est de nommer ce qui se passe, au moins intérieurement. Pas nécessairement à voix haute, mais de mettre des mots sur la dynamique plutôt que de la subir.

La troisième étape consiste à identifier la position qu’on occupe dans le triangle dramatique. Suis-je en train de persécuter ? De sauver sans qu’on me l’ait demandé ? De me vivre comme victime d’une situation sur laquelle j’ai en réalité une prise ?

La quatrième étape est le déplacement proprement dit : choisir délibérément une réponse différente de celle que le rôle dramatique appelait. Ne pas mordre à l’hameçon. Ne pas lancer le switch attendu. Cela revient à sortir du script.

La cinquième étape est de maintenir ce déplacement dans la durée, parce qu’un seul échange ne suffit pas à défaire une dynamique relationnelle installée. Le jeu peut reprendre à la prochaine occasion si on n’y est pas attentif.

La sixième étape, la plus exigeante, est de développer une relation à soi-même suffisamment stable pour ne pas avoir besoin du bénéfice que le jeu procurait. Ou plutôt de trouver le moyen de nourrir ce besoin autrement que par des jeux psychologiques avec les autres. Tant qu’on a encore besoin de ce bénéfice, le jeu reste attractif, même quand on a compris intellectuellement qu’on y joue.

Les angles morts du créateur

La position de créateur est réelle quand elle s’accompagne d’une vraie prise en charge de sa part dans la situation. Elle dérive quand elle devient une forme d’indépendance revendiquée qui masque un retrait défensif.

Le créateur qui glisse à nouveau vers le drama dit, en substance : « Je prends ma responsabilité, je m’occupe de moi, je ne dépends de personne. » Ce qui peut être vrai et sain, mais peut aussi devenir une façon de s’abstraire du conflit sous couvert de maturité. Il se protège de toute confrontation en se réfugiant derrière son indépendance, qu’il confond avec son autonomie. Il cesse d’avoir besoin des autres d’une manière qu’il revendiquerait volontiers comme de la liberté, mais qui est un évitement.

L’autre dérive possible est plus sournoise : le créateur peut commencer à étiqueter les autres comme des victimes. « Lui, il est encore dans le drama. Moi, j’ai travaillé sur moi. » Ce diagnostic porté sur l’autre depuis une position supposément supérieure est lui-même un acte de persécution, même s’il se formule dans le vocabulaire du développement personnelle. Warning !

Les angles morts du coach

Le coach est peut-être la position la plus exposée aux dérives de façade, parce que son vocabulaire est le plus facilement instrumentalisable.

Le glissement classique est le retour du sauveur sous une nouvelle forme. Le coach « bienveillant » intervient sans demande explicite, pose des questions qui orientent vers les réponses qu’il a déjà en tête, et se protège de toute confrontation réelle derrière une bienveillance de façade. Il croit qu’il accompagne alors qu’il maintient l’autre dans une position d’accompagné qui ressemble furieusement à celle de la victime, ou en tous les cas du « moins capable » ou « moins mature ». Il n’a pas changé de jeu, il a changé de costume.

C’est particulièrement visible chez les praticiens de la communication non violente qui en ont fait une technique plutôt qu’une pratique intérieure. La CNV devient alors un langage de contrôle, un système qui permet de toujours avoir l’air de respecter l’autre tout en lui signifiant qu’il ne communique pas bien. « Je constate que tu exprimes ton jugement plutôt que ton ressenti » est une phrase qui peut être dite avec une douceur impeccable et fonctionner comme une petite persécution.

Il y a aussi le coach qui utilise sa posture pour éviter d’être confronté lui-même. En se plaçant systématiquement dans la position de celui qui accompagne, il s’exonère d’être l’objet d’un regard critique. Il n’a pas d’avis. Il ne prend soi-disant pas position. Il est un peu en-dessus de la mêlée. Personne ne questionne le thérapeute en séance. Personne ne challenge le facilitateur en train de faciliter. Cette protection est inconsciente, et elle aussi constitue une belle stratégie de fuite.

Les angles morts du challenger

Le challenger est la position la plus difficile à tenir proprement, parce qu’elle ressemble de très près à sa version dramatique. Cela veut dire que les autres protagonistes du jeu tenteront de le ramener dans le drama en soutenant qu’il n’a pas changé de position.

Le glissement se produit quand l’exigence devient pression, quand le feedback devient un verdict, quand la certitude d’avoir raison sur le fond exonère de regarder l’impact émotionnel sur l’autre. Le challenger qui dérive dit : « Je dis les choses telles qu’elles sont. Si tu ne peux pas l’entendre, c’est ton problème. » La fermeté est devenue une armure, une séparation de l’autre. L’exigence a perdu son orientation vers la croissance de l’autre pour devenir un instrument de domination qui se justifie à lui-même.

Ce glissement est particulièrement courant chez les leaders qui ont intégré l’idée qu’ils doivent « challenger » leurs équipes. Ils ont compris le mot, ils n’ont pas toujours fait le travail intérieur qui va avec. Résultat : le challenger de façade fait exactement ce que faisait le persécuteur, mais avec la bonne terminologie.

La question qui distingue le vrai challenger de sa version dramatique est simple à formuler et difficile à répondre honnêtement : est-ce que je fais ça pour que l’autre grandisse, ou pour confirmer ma propre vision de la situation ?

Le piège de l’étiquetage : le drama au nom de la compassion

C’est le piège le plus important, celui que j’observe le plus souvent chez les personnes qui ont une connaissance réelle du modèle de Karpman.

Quand on croit être dans le triangle compassionnel et qu’on étiquette l’autre comme étant dans le triangle dramatique, on reproduit exactement la dynamique qu’on prétend avoir quittée.

« Je suis le challenger, tu joues la victime » est une phrase de persécuteur.

« Je suis en posture de coach, mais tu n’es pas prêt à recevoir mon accompagnement » est une phrase de sauveur qui s’auto-justifie en attribuant à l’autre la responsabilité de l’échec du sauvetage.

« Je prends ma responsabilité, contrairement à toi qui restes dans le drama » est une phrase qui place l’autre en victime et soi-même en persécuteur bienveillant.

Dans tous ces cas, la posture compassionnelle devient un nouvel hameçon, plus sophistiqué que le précédent parce qu’il s’habille du vocabulaire de la maturité relationnelle. L’autre est invité à mordre non plus sur une attaque frontale, mais sur un diagnostic condescendant porté avec bienveillance.

La posture compassionnelle authentique ne peut pas s’accompagner d’un diagnostic sur l’autre. Elle ne peut s’accompagner que d’un travail sur soi. Le moment où l’on commence à analyser le jeu de l’autre depuis une position supposément dégagée, on est déjà rentré à nouveau dans le jeu.

Ce qu’on voit dans les organisations

Dans les contextes de management et de coaching, ces glissements sont les plus courants et les plus dommageables.

Il y a d’abord les leaders « bienveillants » dont la bienveillance est conditionnelle. Ils soutiennent leurs équipes avec chaleur, ils utilisent le bon vocabulaire, ils connaissent Karpman et parfois le citent en réunion, et leur soutien disparaît au moment où quelqu’un émet une opinion divergente ou challenge leur vision. La bienveillance était un jeu de sauveur fragile. Le switch survient, et il est d’autant plus brutal qu’il était moins attendu.

Il y a ensuite les facilitateurs et coachs qui se protègent derrière leur méthode. La CNV, l’Agilité, l’Holacratie, l’approche systémique, peu importe : toute méthode peut devenir un bouclier derrière lequel on s’abrite pour ne pas être véritablement touché par ce qui se passe dans la relation. On est dans le process, on applique le cadre, on est irréprochable sur la forme. Et justement parce qu’on est irréprochable sur la forme, personne ne peut vous mettre en question. C’est une position de pouvoir absolument redoutable, d’autant plus que celui qui l’occupe n’en a pas nécessairement conscience.

Il y a enfin ceux qui utilisent la grille de Karpman comme outil de diagnostic sur les autres sans jamais la retourner vers eux-mêmes. Ils voient parfaitement les jeux psychologiques de leurs collègues, de leurs clients, de leurs équipes. Ils sont beaucoup moins à l’aise avec l’idée que leur propre diagnos­tic est lui-même une forme de jeu psychologique.

Une vigilance continue

Le triangle compassionnel n’est pas un état qu’on atteint et dans lequel on s’installe. C’est une vigilance à maintenir, une question qu’on se repose régulièrement : depuis quelle position suis-je en train d’agir en ce moment ?

Cette question est inconfortable parce qu’elle ne permet pas de se poser définitivement en dehors du jeu. Elle suppose d’accepter qu’on peut rejouer à tout moment, et que la reconnaissance honnête de ce fait est exactement ce qui permet de ne pas y rester.

Karpman dit que le travail sur le triangle compassionnel n’est pas un travail qu’on fait sur les autres. C’est un travail qu’on fait sur soi, continûment, sans destination finale. La compassion radicale et honnête commence par la capacité à se voir jouer, sans se condamner pour ça, et sans en faire immédiatement un diagnostic sur l’autre.

Le triangle dramatique, pour ceux qui veulent revenir au diagnostic situationnel, est décrit dans le premier article de cette série.

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