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#27 L’ombre – Ce que mes jugements sur les autres disent de moi

Épisode 27 · ≈15 min

Un agacement disproportionné face à un collègue : d’où vient cette intolérance soudaine ?

Dans cet épisode, Juliette Brunerie, coach de dirigeants et dirigeantes chez Sémawé, explore avec Jeanne le concept d’ombre théorisé par Carl Gustav Jung puis popularisé par Jean Monbourquette : cette part de nous-mêmes reléguée dans l’inconscient, qui ressurgit en projection sur les autres.

Juliette détaille comment repérer une ombre à l’œuvre, un agacement disproportionné qui s’installe, une gêne qui persiste, pourquoi ce travail ne s’achève jamais tout à fait, et ce qu’est l’ombre dorée, ces talents qu’on s’interdit de montrer.

Elle prolonge cette exploration dans son article Gestion des émotions en leadership : comprendre l’Ombre de Jung pour mieux manager.

Lire la transcription complète (~16 min)

Jeanne : Dans un projet avec un partenaire, je me suis retrouvée en difficulté. La personne m’annonce des délais qu’elle ne tient pas. Je lui demande de faire certaines tâches, mais on ne se comprend pas. Je me demande comment on va bien pouvoir avancer sur ce projet. Et suite à un échange de mail, là je m’agace. Et ça me suit toute la soirée. Je finis par conclure que cette personne n’est pas fiable, que je ne peux pas lui faire confiance et que vraiment, il y a un manque de rigueur dans ce projet. Sauf qu’en y regardant de plus près, son comportement n’avait en fait rien de dramatique. On n’avait juste pas la même façon de faire et surtout, je n’avais pas connaissance de ses enjeux à elle. Le projet s’est tenu et ça a été un succès. Avec le recul, je me dis que c’est moi qui avais réagi de façon complètement disproportionnée. Et du coup, ça m’a questionné. Je me suis demandé, mais pourquoi chez les autres, certains comportements nous semblent totalement intolérables ? J’ai posé cette question à Juliette, mon associée, qui travaille depuis plusieurs années sur l’ombre. C’est un concept que l’on doit à Carl Gustav Jung et qui a été popularisé par la suite par Jean Monbourquette. L’ombre, c’est cette part de nous qu’on a mise au grenier et qui ressort en projection sur les autres. Jung lui-même en parlait comme d’un archétype de l’inconscient personnel, quelque chose qui contiendrait tout ce qu’on a laissé inexploré en nous. Monbourquette, lui, comparait cette part refoulée à un vrai volcan psychique. Plus on la maintient sous pression, plus elle finit par jaillir au moment où l’on s’y attend le moins. Alors, dans cette situation, quelle part de moi a été refoulée ? J’ai demandé à Juliette de m’aider à comprendre pourquoi ce comportement m’a mis si mal à l’aise.

Bienvenue dans le podcast de Sémawé. Des repères, des méthodes et des retours d’expérience pour enrichir votre pratique managériale.

Juliette, tu es coach de dirigeant et tu accompagnes aussi leurs équipes. Est-ce que tu peux nous en dire plus sur le concept de l’ombre ?

Juliette : Oui, avec plaisir. C’est un sujet que j’explore depuis un moment déjà et je trouve ça passionnant parce qu’une fois qu’on a conscience que l’ombre existe et qu’on sait à quoi ça ressemble, elle est partout en fait. Donc l’ombre, c’est ce qu’on peut qualifier d’une qualité qui est cachée à l’intérieur de nous, qu’on n’arrive pas à exprimer. Et en général, ça se forme au début de la vie. Donc ça peut se former pendant la petite enfance, il peut y avoir aussi des choses qui se passent pendant l’adolescence. Pendant toute la phase où on est en train de construire son identité d’adulte, l’ombre peut prendre forme. Personne n’est épargné. D’après Carl Gustav Jung, on a tous une ombre, donc il n’y a pas de raison d’être excusé sur ce sujet. Et l’idée c’est qu’on évolue, on grandit dans un milieu, donc le mot milieu il est important parce que ce n’est pas forcément limité aux indications éducationnelles qu’on reçoit de la famille. C’est vraiment tout le milieu qu’on côtoie, l’école, les amis, si on pratique une religion par exemple. Tout notre environnement, tout notre entourage nous inculque une manière de se comporter qui serait meilleure qu’une autre. Et donc l’ombre, elle prend sa racine à cet endroit-là. C’est-à-dire que quand on est enfant, on interprète, ce n’est pas forcément que quelqu’un nous a dit quelque chose de précis, mais on interprète qu’il faut se comporter d’une certaine façon pour s’intégrer, pour être aimé et être protégé. Et ça, ça donne à l’âge adulte des comportements qu’on s’interdit, parce qu’on a appris que ce n’était pas ok de se comporter comme ça. Et souvent, ces comportements peuvent être des qualités. Par exemple, il y a des familles où on attend des enfants qui participent, qui parlent, qui soient vivants, qui soient joyeux. Et donc à l’âge adulte, ça peut donner quelque chose où on s’empêche de dire non, on s’empêche de se mettre en retrait, on s’empêche de se reposer, ce genre de choses. Ou à contrario, il y a des familles où c’est l’inverse, on attend des enfants qui soient calmes, qui soient dociles, qui soient gentils, qui soient discrets. Et à l’âge adulte, ça peut donner l’inverse : quelqu’un qui a vraiment du mal à se positionner, à poser ses limites, à dire non, à oser élever la voix quand il y a besoin. Donc chacun a une ombre différente. Et en général, elle se révèle quand quelqu’un ose exprimer quelque chose que nous, on ne s’autorise pas.

Jeanne : Et du coup, comment est-ce qu’on fait pour repérer cette ombre ? J’imagine que la repérer sur le coup dans une situation, ce n’est pas évident, mais quels sont les signaux qui peuvent nous y aider ?

Juliette : L’ombre, elle est composée de plusieurs choses qui peuvent nous réveiller. Donc en général, on parle de constellations. Il y a plusieurs comportements qu’on s’interdit dans la vie qui souvent vont ensemble. Donc il n’y a pas qu’une seule manière de la repérer. Mais en tout cas, la plus courante, en général, c’est quand quelqu’un fait quelque chose et qu’instantanément, en quelques secondes, ça peut déclencher un énorme agacement chez soi. Et qui en général dure. Ça peut faire des ruminations, ça peut durer, on peut y repenser, on peut se refaire la scène. Donc quand l’énervement prend vraiment beaucoup de place, c’est un super moyen de repérer une ombre. Et il y a un deuxième aspect aussi qui n’est pas négligeable, c’est tout ce qui crée une forte gêne. Quelqu’un qui a un comportement qui me gêne énormément, je me sens mal à l’aise et puis je suis vraiment gênée, je le sens dans mes tripes, ça peut être aussi la manifestation d’une ombre qu’on n’ose pas exprimer chez soi.

Jeanne : Donc dans mon exemple, avec ce partenaire qui ne m’apporte pas les réponses dont j’ai besoin et où ça m’agace et où je me dis que ce projet ne va jamais aboutir, c’est quoi ? C’est une ombre sur la fiabilité, sur la précision ? Je ne sais pas exactement.

Juliette : Ça peut être ça ou ça peut être sur l’efficacité, le fait d’être rapide. Et en fait, ce qui est terrible avec l’ombre quand on n’en a pas conscience, c’est qu’il y a une petite histoire qui va avec et on essaye de combler les trous, donc on peut interpréter, imaginer et projeter sur l’autre toutes les raisons horribles pour lesquelles elle aurait décidé de ne pas faire comme on a envie. Et en fait, ça on n’en sait rien, on a tendance à rajouter par-dessus plein de jugements et ça c’est vraiment la manifestation de l’ombre qui a été déclenchée et qui est à vif parce qu’elle n’est pas travaillée, elle n’est pas consciente.

Jeanne : Et dans tes accompagnements, alors sans citer personne, est-ce que tu peux décrire une situation où un dirigeant ou une dirigeante que tu accompagnais a découvert son ombre ?

Juliette : Oui, j’en ai plusieurs. En général, c’est marrant parce que les personnes qui découvrent leur ombre, c’est un peu comme si elles la découvraient, mais en même temps, elles ne la découvrent pas. Elles savent déjà, elles avaient déjà repéré que chez elles, il y avait un truc très important. Et en général, c’est des personnes qui disent oui, pour moi, telle valeur, la valeur fiabilité, c’est hyper important. Donc, elles savent déjà qu’il y a quelque chose qui est important pour elles à cet endroit-là. Mais ce qu’elles ne savent pas, c’est qu’en face, en général, il y a une qualité qui, d’après elles, est opposée, qu’elles ne s’autorisent pas. Donc par exemple sur la fiabilité ça peut être une qualité, la qualité opposée ça peut être la spontanéité, c’est-à-dire s’autoriser à changer d’avis, s’autoriser finalement à dire ben non en fait je m’étais engagée mais là je le sens pas, je peux pas, soit je peux pas ou soit j’ai plus envie, j’ai pas l’élan. Et ça chez les dirigeants ça existe beaucoup, l’ombre sur la fiabilité je pense que c’est un point commun quand on se lance dans un projet entrepreneurial. On veut pouvoir compter là-dessus et c’est ce qu’on attend de nos équipes en général. Et donc quand il y a quelqu’un qui est soi-disant en manque de fiabilité dans une équipe, ça peut vraiment révéler une ombre individuelle et collective aussi, parce qu’on a tendance à recruter aussi souvent des gens qui nous ressemblent. Et puis il peut y avoir d’autres exemples sur le fait de poser ses limites. Il y a des personnes qui sont en responsabilité, qui ont vraiment besoin de rassembler autour d’elles, de s’assurer que les gens sont OK avec ce qui est en train d’être fait, qui ont un profil de dirigeant très consultatif, participatif, et qui ont du mal à accepter qu’un de leurs salariés puisse poser ses limites tranquillement en disant, ben non, moi ce projet, je veux pas, pour telle raison ou pour telle raison, je ne souhaite pas prendre telle responsabilité. Et quand c’est mal pris et que ça prend énormément de place et que du coup il y a une interprétation derrière que le salarié n’est pas engagé, que de toute façon on ne peut pas compter sur lui, etc., là ça commence à ressembler à la manifestation de l’ombre parce qu’il y a plein de choses qui s’ajoutent sur le réel.

Jeanne : Et chez Sémawé, en équipe, comment est-ce que sont travaillées les ombres de chacun et chacune ?

Juliette : Alors on a plusieurs manières de l’encercler notre ombre. Il y a un protocole qui est assez simple de coaching où on va aller mettre de la conscience sur qu’est-ce que c’est cette chose qui t’agace chez quelqu’un, chez un collègue, chez un client, chez un partenaire professionnel. Et qui permet de la rendre visible mais pas forcément de la travailler au sens de la désamorcer, parce que c’est long à désamorcer une ombre, ou en tout cas un morceau de l’ombre, parce qu’une ombre est composée de plusieurs morceaux. Et puis après, nous, on fait beaucoup de retraites d’équipe. Et dans nos retraites d’équipe, on aborde souvent ces sujets de nos plafonds de verre, de ce qu’on n’ose pas faire, de ce qu’on s’empêche de faire, de ce qu’on aimerait faire plus, d’une dimension de soi qu’on a envie d’exprimer plus. Et c’est aussi une manière d’adresser la question de l’ombre. Donc on y consacre pas mal de temps. Et c’est un sujet, pour devenir paisible, qui a vraiment besoin d’être revisité régulièrement parce que l’ombre, même si on arrive à désamorcer un morceau, souvent ça nous permet d’accéder à une couche qu’on ne voyait pas avant. Donc c’est le chemin de toute une vie. Et d’ailleurs Jung le dit, lui il pense que ce n’est pas facile de travailler ce sujet avant la moitié de sa vie, donc il situe ça à peu près à la quarantaine. À l’époque où il était encore vivant, je pense que l’espérance de vie était un peu plus courte. Mais grosso modo, quand on est en train de se construire comme adulte et de s’émanciper entre 20 et 30, 35 ans, ce n’est pas forcément le moment d’aller regarder son ombre. Par contre, plus tard, c’est vraiment un moment qui est adéquat parce que ça permet de ne pas se rigidifier avec le temps et de ne pas rester sur ses croyances qu’il y a des bons et des mauvais comportements.

Jeanne : Ou des récits où on se dit, moi je suis comme ça et je ne changerai pas. Ou je suis comme ça, l’efficacité c’est important pour moi et toutes les personnes qui ne sont pas efficaces du coup ne peuvent pas travailler avec moi. De croyance.

Juliette : Oui, complètement. Oui, tout à fait.

Jeanne : Est-ce qu’on se débarrasse de son ombre au bout d’un moment ou est-ce que c’est un travail permanent ?

Juliette : Non, on s’en débarrasse jamais. C’est un travail permanent, même si on a mis de la conscience dessus. Selon comment on est dans sa vie, moi, j’ai la conviction que c’est plus ou moins réveillé, c’est-à-dire qu’il y a des périodes où on se sent bien, on est reposé. Par exemple, la rentrée et le retour des vacances, c’est le moment typique où on peut se raconter que l’ombre a disparu parce qu’on est bien, parce qu’on est plus patient et qu’on a de la bande passante pour l’être et accueillir la différence de l’autre. Et puis en période de stress, de fatigue, d’épuisement, l’ombre est bien là pour nous rappeler qu’on a des parties de nous qu’on n’ose pas exprimer. Et après, une fois qu’on a identifié qu’il y a une partie de soi qu’on n’exprime jamais, il y a tout un chemin pour oser l’exprimer. Par définition, l’ombre, elle est bien faite, c’est-à-dire que tout dans l’esprit nous convainc de ne surtout pas y aller parce que ça serait dangereux, même si on ne se rappelle plus pourquoi on pense que ça serait dangereux. Il peut y avoir un empêchement assez fort et ça nécessite d’y revenir régulièrement comme une sorte d’entraînement, comme si on n’avait pas été habitué à exprimer cette qualité dans le monde.

Jeanne : Jung nous rappelle que cette ombre ne va pas sans une partie lumineuse de chaque être humain. On parle aussi d’ombre dorée, qui serait un peu des talents qu’on n’ose pas montrer, un peu comme tu viens de le citer. Est-ce que tu peux nous en dire plus sur cette recherche-là ?

Juliette : L’ombre dorée, je pense que vous avez tous vu autour de vous des gens qui à un moment donné de leur vie ont craqué. J’imagine que vous avez déjà observé ça : quelqu’un qui craque et qui dit là j’en peux plus, je fais table rase, je change de job, je change de vie, que sais-je, et puis avec des gens qui se réorientent de manière assez radicale. Et en fait ça, ça peut être la manifestation d’une ombre dorée mais qui n’a pas été accompagnée et qui vient comme une sorte de couperet non négociable et qui est de l’ordre de la survie. Et des personnes qui ne prennent pas soin de leur ombre dorée, elles peuvent même somatiser et puis se rendre malade avec ça parce qu’en fait il y a toute une partie de leur appel, de leur élan de vie qui est complètement mise dans une cocotte-minute et qui est planquée sous un tapis. Et en fait, l’ombre dorée, c’est ça, c’est les talents que vous pourriez exprimer dans le monde si vous vous débarrassiez de ces projections négatives que vous avez sur certaines qualités qu’il ne faudrait surtout pas exprimer.

Jeanne : Par exemple, je ne vais pas m’autoriser à être spontanée parce que j’ai une projection négative sur la spontanéité, parce que c’est plein d’imprévus, d’inconnus, etc. Alors qu’en fait, j’aurais tout à gagner à peut-être développer une partie plus importante de ma spontanéité dans quelque chose qui me semble raisonnable pour moi, pour avancer finalement.

Juliette : Complètement. Et d’ailleurs, exprimer ta spontanéité, ça ne veut pas dire ne plus t’engager sur rien et ne plus être fiable. Tu peux être les deux à la fois et choisir tes combats. Et donc l’ombre dorée ça peut être ça, c’est-à-dire se dire que ce n’est pas parce que j’ai introduit cette nouvelle part de moi qui existe et qu’en fait je sais faire, c’est juste que j’ose pas, que j’abandonne le reste. Et je pense qu’on a un peu un réflexe de croire de manière assez binaire et automatique que si j’exprime une des qualités du coup je vais perdre ce que je savais faire, alors qu’en fait l’idée ce n’est pas ça, c’est de devenir encore plus compétent et d’étoffer son panel de qualités relationnelles ou de tout autre ordre d’ailleurs.

Jeanne : Oui, ce n’est pas le remplacement d’une qualité par une autre ou juste faire table rase et adopter de nouveaux comportements, mais bien intégrer les deux et se rendre compte que c’est possible et que chaque comportement a une face lumineuse et une face d’ombre. Et c’est une question de curseur finalement.

Juliette : Oui, parce qu’en fait si on arrive à jongler entre deux comportements qui semblent opposés, c’est le meilleur moyen de trouver un équilibre et d’éviter de s’enfermer dans des comportements qu’on appelle compulsifs. C’est-à-dire que j’ai choisi d’aller à fond dans une direction, et j’y vais tellement à fond que ça devient un peu systématique et que du coup ça manque de nuance. Alors que si je m’autorise à aller dans la direction opposée, je prends le temps de me questionner, de me dire, est-ce que là, ça vaut le coup que j’exprime cette qualité ? Donc ça demande de prendre un peu de recul de manière régulière. Mais bon, vous le savez, à Sémawé, on reste convaincus que le travail sur soi et le discernement régulier et récurrent au long d’une vie, ça contribue au bonheur. Donc si vous croyez à ça, l’ombre, c’est un super sujet de travail.

Jeanne : Ok, donc si je résume, dans ma situation, j’ai jugé l’autre à partir d’une chose importante pour moi, la fiabilité. Je relie à ça la capacité à faire ce qu’on a dit qu’on ferait, l’efficacité et l’anticipation. J’ai été très agacée par cette façon de faire différente, alors qu’au final, tout s’est bien passé. Et finalement, c’est inspirant de voir comment l’autre mobilise son lâcher-prise et sa spontanéité. Le travail qui s’ouvre à moi est donc celui de trouver le bon curseur entre lâcher-prise et anticipation pour en tirer le meilleur des deux. Merci beaucoup Juliette d’être venue au micro de Sémawé. Et merci à vous, chers auditeurs et auditrices, d’avoir écouté cet épisode jusqu’au bout. Le podcast a besoin de vous pour grandir : abonnez-vous et parlez-en autour de vous.