L’ikigai et les niveaux de conscience : une lecture intégrale pour aller plus loin que le schéma des quatre cercles

Cercles de différentes nuances de jaune et d'orange sur fond beige.

Il y a une idée reçue sur l’ikigai que je veux démolir d’emblée : celle du point d’équilibre parfait, du centre serein où les quatre cercles se rejoignent et où la vie prend enfin tout son sens. Cette image est belle. Elle est aussi trompeuse.

L’ikigai n’est pas une destination. C’est une boussole à quatre aiguilles qui pointent dans des directions différentes selon l’endroit où vous vous trouvez dans votre vie, votre développement, votre histoire. Et ces quatre aiguilles ne s’immobilisent jamais toutes en même temps.

Ce que je vous propose ici est une lecture de l’ikigai que vous ne trouverez pas ailleurs. Elle intègre les structures de conscience de Ken Wilber et les dynamiques en spirale de Beck et Cowan, en dialogue avec la pyramide des besoins de Maslow. L’objectif n’est pas d’ajouter de la complexité pour la beauté du geste. C’est de rendre l’outil honnête : de montrer que chacun des quatre pôles de l’ikigai porte en lui une ligne de développement, et que cette ligne évolue tout au long d’une vie.

Un outil japonais mal traduit en Occident

L’ikigai (生き甲斐) est souvent présenté comme l’intersection de quatre questions : ce que vous aimez, ce que vous savez faire, ce dont le monde a besoin, ce pour quoi vous pouvez être rémunéré. Le schéma des quatre cercles qui se chevauchent circule sur le web depuis des années. Il est pédagogique. Il est aussi réducteur.

Ce que ce schéma efface, c’est la dimension dynamique du concept. Dans la tradition d’Okinawa, l’ikigai n’est pas un exercice de cartographie personnelle réalisé un dimanche après-midi. C’est une philosophie de vie qui reconnaît que ce qui donne sens à l’existence change avec les saisons d’une vie. Ce que j’aime à trente ans n’est pas ce que j’aimerai à cinquante. Ce dont le monde a besoin selon ma perception à vingt-cinq ans n’est pas ce que je percevrai à quarante-cinq.

La question n’est pas « où est mon ikigai ? » mais « à quel niveau de conscience est-ce que j’habite chacun de ces quatre pôles en ce moment ? »

Les quatre pôles comme lignes de développement

Maslow nous a appris que les besoins humains s’organisent en niveaux : survie, sécurité, appartenance, estime, accomplissement. On ne peut pas accéder durablement à un niveau supérieur sans avoir suffisamment satisfait ceux du dessous. Cette intuition fondamentale, Wilber l’a étendue à l’ensemble du développement humain, et Beck et Cowan l’ont traduite en dynamiques en spirale : des structures de pensée qui se succèdent, chacune représentant une façon d’habiter le monde plus complexe et plus intégrative que la précédente.

Ce que je veux montrer ici, c’est que chacun des quatre pôles de l’ikigai porte cette spirale en lui.

Ce que vous aimez

Au niveau violet, celui de la conscience tribale, la question « qu’est-ce que j’aime ? » n’a pas vraiment de sens. L’individu n’est pas encore séparé du groupe. J’aime ce qui est bon pour la tribu, ce qui préserve le clan. L’individualisation n’existe pas encore comme catégorie de pensée.

Au niveau rouge, la conscience impulsive, ce que j’aime c’est ce que je désire. Maintenant. Les pulsions non réfrénées sont la boussole. Toute frustration est une menace à éliminer. Le plaisir immédiat est la seule monnaie valide.

Au niveau bleu, la conscience de l’ordre et de la règle, j’apprends à différer la gratification. Je peux ne pas aimer ce que je fais aujourd’hui si cela me promet un bénéfice futur. La frustration devient gérable. Le sacrifice prend un sens.

Au niveau orange, la conscience de la réussite et de l’optimisation, je suis mes désirs tout en tenant compte des désirs des autres, non par altruisme mais par calcul systémique : optimiser mon propre plaisir sans tout risquer. L’agilité et l’expérimentation entrent dans le champ de ce qu’on peut aimer.

Au niveau vert, la conscience pluraliste, ce que j’aime est ce qui est harmonieux, doux, beau. Je valorise l’équilibre, la paix intérieure, la connexion. Mais souvent au prix d’une mise à l’ombre de mes propres désirs puissants, de mes pulsions de rouge que le vert ne veut pas regarder.

Au niveau jaune, la conscience intégrative, j’accède à quelque chose de moins dual. Je peux aimer mon confort et être challengé. Je peux aimer la complexité elle-même. Il n’y a plus d’obligation de cohérence entre ce que j’aime aujourd’hui et ce que j’aimais hier.

Au niveau turquoise, la conscience holistique, la question de l’amour se transforme radicalement. On n’est plus dans le registre de la préférence. Tout devient aimable. Non pas par résignation ou par dissolution du soi, mais par accès à une forme d’amour qui transcende la dualité aimé/non aimé.

Ce que vous savez faire

Au niveau violet, le savoir-faire est ancestral. C’est le geste transmis, la technique héritée des anciens, la perpétuation d’une tradition. La légitimité vient de la filiation, pas de la compétence individuelle.

Au niveau rouge, je sais faire ce que je dis que je sais faire. C’est l’affirmation de soi comme compétence. La conviction précède souvent la maîtrise.

Au niveau bleu, bien faire c’est faire exactement comme il est prescrit. La compétence est normative. Elle se mesure à l’adéquation avec la règle, le processus, la méthode établie. L’improvisation est une faute.

Au niveau orange, bien faire c’est ce qui marche. L’erreur devient source d’apprentissage, l’agilité une vertu. La science et la mesure entrent comme arbitres de la compétence. Je peux faire différemment la prochaine fois si c’est plus efficace.

Au niveau vert, la compétence se redéfinit par son utilité sociale. Je ne sais vraiment faire que ce que les autres comprennent et dont ils bénéficient. La dimension collective du savoir-faire prime sur sa dimension technique.

Au niveau jaune, quelque chose d’important se produit : plus j’apprends, plus je sais que je ne sais pas. Ce n’est pas de la fausse modestie. C’est la conscience que la maîtrise réelle s’accompagne toujours d’une perception plus fine de l’étendue de ce qu’on ignore encore. L’ignorant est convaincu de savoir. Le maître sait qu’il apprend encore.

Au niveau turquoise, le savoir-faire devient inséparable de l’être. La compétence n’est plus un avoir mais une façon d’habiter le monde.

Ce dont le monde a besoin

C’est ici que la tension entre la polarité individuelle et la polarité collective est la plus visible.

Au niveau violet, le monde qui compte c’est la tribu. Ce dont elle a besoin, c’est ma contribution à sa survie. Le sacrifice du soi pour la perpétuation du clan est la forme la plus naturelle d’utilité.

Au niveau rouge, je me sens utile en étant puissant. Je guide, je protège, j’impose. L’utilité passe par le leadership dominateur. Je sers le monde en le commandant.

Au niveau bleu, le sacrifice du soi prend une forme différente : je me soumets à un ordre plus grand que moi, une institution, une foi, une nation, une hiérarchie. Mon utilité se mesure à ma conformité à cet ordre. La stabilité collective justifie les renoncements individuels.

Au niveau orange, une inflexion systémique apparaît. Ce qui est utile aux autres m’est aussi utile, parce que je comprends l’interdépendance. J’exprime mon soi sans nuire aux autres, non par vertu mais par calcul d’un monde où nous sommes liés.

Au niveau vert, la tension inverse s’installe : je peux réprimer mes propres besoins pour l’harmonie collective. L’utilité aux autres peut devenir une façon d’éviter de s’occuper de soi. Le Sauveur du triangle de Karpman n’est jamais loin.

Au niveau jaune, l’expression du soi et le respect de la majorité ne s’opposent plus. L’utilité devient intégrative : ce que j’apporte au monde est indissociable de ce que je suis.

Au niveau turquoise, la distinction « moi » et « le monde » commence à se dissoudre. Ce dont le monde a besoin et ce dont j’ai besoin pointent vers la même chose.

Ce pour quoi vous pouvez être rémunéré

Au niveau violet, la rémunération n’est pas monétaire. C’est la sécurité offerte par le groupe, la chaleur du clan, l’appartenance. On ne vend pas son travail, on contribue à la survie collective et on reçoit en retour la protection du groupe.

Au niveau rouge, ce qu’on cherche c’est la gloire, l’honneur, la reconnaissance sociale. L’argent n’est qu’un symbole du statut. Ce qui nourrit, c’est la lumière sociale, quelque chose d’assez narcissique dans son fonctionnement.

Au niveau bleu, la rémunération c’est la sécurité et la stabilité. Je bénéficie des institutions, des structures sociales, de l’ordre établi. La stratification sociale est acceptée, voire valorisée. Chacun sa place, chacun sa part.

Au niveau orange, on brise les strates. On croit dans l’émancipation, dans la méritocratie. Plus d’argent, plus de confort matériel, plus de loisirs, plus d’expression de soi. Le plafond de verre est fait pour être percé.

Au niveau vert, la quantité d’argent n’est plus l’objectif. Ce qu’on cherche c’est le temps libre, la qualité des relations, la paix, la communauté. La richesse est humaine et relationnelle.

Au niveau jaune, tout cela coexiste. L’argent est nécessaire pour satisfaire les besoins de la base de Maslow, et simultanément l’expression de l’intériorité et le temps pour la spiritualité entrent dans le calcul de ce qui constitue une rémunération satisfaisante.

Au niveau turquoise, la notion de rémunération pour soi se transforme en quelque chose qui transcende l’individu. Le gain est pour l’humanité. Pour le cosmos, si on ose le mot. Ce qui compte n’est plus ce que je reçois mais ce que mon existence contribue, au-delà même de ma propre durée de vie.

Il n’y a pas de centre

La conclusion de cette lecture de l’ikigai est paradoxale : le centre du schéma, là où les quatre cercles se rejoignent, n’est pas un lieu stable. C’est une zone de tension permanente entre quatre polarités qui évoluent chacune à leur propre rythme.

On peut être à un niveau orange dans sa relation à la rémunération, à un niveau vert dans sa relation à l’utilité, à un niveau bleu dans sa relation à ses compétences, et à un niveau jaune dans ce qu’on aime. Cette hétérogénéité est normale. Elle est même la règle. Le développement humain n’est pas uniforme.

Ce que j’ai appris dans ma pratique de coaching, c’est que la souffrance dans l’ikigai vient rarement d’un manque de clarté sur ce qu’on aime ou ce dont on est capable. Elle vient de la tension entre des pôles qui habitent des niveaux de conscience différents, et qui tirent dans des directions incompatibles à un niveau de développement donné, mais qui cesseraient de se contredire à un niveau plus intégratif.

La vraie question n’est pas « comment trouver mon centre ? » mais « comment naviguer entre ces quatre polarités avec une conscience croissante de ce qui les anime ? » C’est une question de management des polarités portée à la puissance quatre. Non plus deux pôles en tension, mais quatre, chacun portant en lui une spirale de développement.

L’ikigai n’est pas une carte au trésor. C’est une invitation permanente à la conscience de soi en mouvement.

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