La question posée au tour d’objection
Tout le processus de décision intégrative tend vers ce tour : obtenir une décision à laquelle plus personne n’objecte. La fiche de Sémawé fait poser la même question à chaque participant, proposeur compris : « Vois-tu une raison pour laquelle l’adoption de cette proposition causerait du tort ? » La Constitution n’impose pas cette formule ; elle laisse chacun soulever ses préoccupations, que le facilitateur note comme objections ou qu’il teste. On ne demande pas si la proposition est la meilleure possible, ni si on l’aurait rédigée autrement.
Le principe de l’objection vient de la sociocratie, dont la question, « peux-tu vivre avec cette décision ? », laisse la porte ouverte à des refus fondés sur un désaccord intime. Aliocha Iordanoff situe la différence dans le test : la sociocratie n’avait pas de critères précis, et ce sont eux qui font passer d’une question centrée sur l’individu à une question tournée vers le cercle, sa raison d’être et ce qu’il doit accomplir. Il parle d’un processus altérocentré. On peut être en profond désaccord avec une proposition sans être capable d’y montrer un tort. L’Holacratie réserve en outre l’objection à la gouvernance, aux élections et aux décisions qu’une règle soumet à ce processus.
Ce que l’objection apporte au cercle
Au début, peu de préoccupations sont soulevées, et beaucoup de celles qui le sont tiennent à une proposition jugée incomplète. Les équipes qui découvrent le processus voient dans l’objection une manière de gêner, et il faut du temps et un travail de posture pour comprendre qu’elle sert le cercle. Aliocha Iordanoff le formule ainsi :
Amener une objection dans une réunion c’est faire un cadeau. En fait c’est faire un cadeau au cercle parce que c’est une manière de dire, hé attention, j’ai une préoccupation sur quelque chose, ça vaudrait le coup d’aller regarder.
Aliocha Iordanoff, Décodage de la Constitution Holacracy 5.0, épisode 10, « Les objections »
Une objection indique aussi que la proposition modifie assez le fonctionnement du cercle pour créer d’autres tensions, qu’il vaut mieux examiner avant l’adoption.
Les critères d’une objection
Le facilitateur commence par noter l’objection telle qu’elle est formulée, et personne d’autre que l’objecteur ne réagit. Il n’est pas tenu de la tester : par défaut, une préoccupation est une objection. Il la teste s’il a un doute réel, et doit le faire si un membre du cercle le demande. Le test s’ouvre chez Sémawé par une question, « quel est le tort que tu perçois ? ». Il vérifie ensuite que l’objecteur apporte un argument montrant que sa préoccupation remplit tous les critères de la Constitution 5.0 :
- la proposition réduirait la capacité du cercle à exprimer sa raison d’être ou à tenir ses redevabilités ;
- elle limiterait la capacité de l’objecteur à exprimer la raison d’être ou une redevabilité d’un rôle qu’il représente dans ce cercle ;
- le tort serait créé par la proposition elle-même, et n’existerait pas si elle était abandonnée ;
- la proposition causerait nécessairement ce tort, ou, si elle peut seulement le causer, le cercle n’aurait pas le temps de s’adapter avant qu’un préjudice significatif survienne.
Une préoccupation qui remplit ces critères est qualifiée d’objection, et le cercle l’intègre. Celle qui ne les remplit pas reste une tension légitime, que son porteur peut traiter par une autre voie. L’ordre dans lequel on teste les critères relève de la bonne pratique ; la Constitution ne l’impose pas.
Ce que le facilitateur vérifie
Le facilitateur juge seulement la logique de l’argument, critère par critère : il ne juge ni son exactitude, ni l’importance de le traiter. La traduction française de la Constitution parle d’un argument « raisonnable ». Chris Cowan, dont Sémawé a traduit les onze clés pour mieux tester les objections, emploie les mots autrement pour dire la même chose : le facilitateur vérifie que l’argument est raisonné, c’est-à-dire qu’il relie une cause à un tort, sans se prononcer sur sa vraisemblance. Il teste la démonstration apportée par l’objecteur, qui doit établir qu’un tort surviendrait.
Le livret du praticien de Sémawé en tire deux règles de prudence. Quand l’objecteur annonce un tort important, le facilitateur l’accepte même s’il ne le ressent pas, car c’est l’objecteur qui le perçoit. Et dans le doute, mieux vaut intégrer une tension qui aurait pu se traiter ailleurs que d’écarter une objection qu’il fallait intégrer.
Les préoccupations qui ne passent pas le test
- Une préférence. Préférer une autre rédaction ne cause aucun tort. Le test a ici une vertu apaisante : il permet à celui qui n’est pas d’accord de reconnaître que son désaccord est une préférence, qui ne justifie pas d’empêcher le cercle d’essayer.
- Une proposition imparfaite. Une proposition incomplète peut être adoptée, et un rôle imparfait peut commencer à vivre. Le processus cherche le premier petit pas praticable.
- Un problème déjà présent. Si le tort existe aussi sans la proposition, la préoccupation est une tension indépendante, sauf si la proposition l’aggrave : une aggravation, même minime, suffit. Sinon, son porteur l’inscrit au point suivant de l’ordre du jour, et il y gagne, car tout le processus, questions de clarification et tour de réaction compris, se met alors à son service.
- Une préoccupation pour autrui. Si la proposition ne touche aucun rôle que l’objecteur représente dans le cercle, chacun s’occupe de ses affaires, ce qui épargne au cercle l’ingérence permanente des systèmes très consensuels. Le leader de cercle peut objecter au nom de la raison d’être du cercle entier, puisque son rôle la porte. Celui qui s’inquiète pour un autre rôle peut le dire au tour de réaction, le représenter s’il en a reçu la permission de la personne qui le tient, ou ouvrir son propre point.
- Une crainte sur le temps ou les ressources. La gouvernance dessine une carte, elle n’alloue ni temps ni budget : ajouter un rôle ou une redevabilité ne signifie pas nécessairement qu’il y aura plus de travail, et chacun reste maître de l’attention qu’il y consacre.
Le critère de l’anticipation
Quand l’objecteur dit lui-même anticiper un tort, le facilitateur lui pose une question : sachant que tout membre peut proposer une modification à tout moment, peut-on prendre le risque d’essayer, ou le dommage serait-il si grand ou si rapide qu’on n’aurait pas le temps de s’adapter ? C’est l’objecteur qui répond, car c’est lui qui perçoit le tort. Dans le second cas, l’objection est retenue. Chris Cowan met en garde contre la version abrégée de cette question, « est-ce assez sûr pour être essayé ? », qui écarte selon lui beaucoup trop d’objections. Il signale aussi un faux pas fréquent : une proposition qui crée de la confusion cause un tort présent, et le facilitateur n’a pas à demander à l’objecteur des preuves de cette confusion.
Aliocha Iordanoff observe que cette manière de traiter l’anticipation lève beaucoup d’obstacles, là où une attention permanente aux risques finirait par décourager toute initiative et toute ambition.
Une proposition contraire à la Constitution
Une préoccupation est toujours retenue, quel que soit le rôle de celui qui la soulève, quand elle montre que la proposition, telle qu’elle est écrite, enfreindrait une règle de la Constitution. Tout membre peut l’invoquer sans avoir à montrer de tort pour l’un de ses rôles. En cas de doute, le facilitateur demande au scribe, interprète de la Constitution dans le cercle, de trancher ; si le scribe estime que la proposition est conforme, le facilitateur écarte l’objection. Dans la pratique de Sémawé, une gouvernance non valide passe directement à l’intégration, et s’intègre en premier.
Intégrer une objection
Aliocha Iordanoff écarte le mot de négociation pour cette étape : une négociation suppose qu’une partie l’emporte, alors que l’intégration cherche une rédaction qui convienne au proposeur comme à l’objecteur. En pratique, le facilitateur demande d’abord à l’objecteur s’il a une modification à proposer : « que peut-on ajouter ou modifier pour supprimer ce tort ? » Souvent, une correction dans une phrase ou un petit ajout suffit, et les autres membres peuvent aider. Il vérifie ensuite auprès de l’objecteur que cela supprimerait le tort, puis auprès du proposeur que cela répondrait toujours à sa tension. Si les deux répondent oui, la proposition est modifiée. Une fois toutes les objections intégrées, elle repasse au tour d’objection.
Quand l’intégration tourne en rond, quelqu’un s’est presque toujours attaché à une solution et a perdu de vue la tension qui l’a fait naître. Le facilitateur ramène alors le proposeur à son besoin et l’objecteur au tort qu’il perçoit, avant toute nouvelle rédaction. Contre l’obstruction, la Constitution donne au facilitateur des règles d’intégration que détaille la fiche de la réunion de gouvernance.
L’aide-mémoire à télécharger
Le document ci-dessous est un aide-mémoire en anglais du processus de gouvernance, conçu par Klaas Reineke et Dennis Wittrock : le déroulé au recto, le test des préoccupations au verso. Il date de 2020 et emploie encore le vocabulaire de la version 4.1 de la Constitution. Les critères qui font foi sont ceux de l’article 5.3.2 de la Constitution Holacracy 5.0 en français, et l’article sur cinq préoccupations qui ne passent pas le test des objections en donne des exemples commentés.