Dans cet épisode, Juliette, coach à Sémawé, vous invite à plonger dans un outil introspectif puissant : le protocole « Jugez votre prochain », issu de The Work de Byron Katie. Cet exercice, simple en apparence mais riche en enseignements, vous propose de revisiter vos jugements sur les autres pour mieux comprendre vos propres schémas de pensée. Un moment pour vous, pour réfléchir, et peut-être, pour changer de perspective.
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Jeanne : Vous écoutez les studios Sémawé, un podcast pour inspirer vos pratiques managériales. Et aujourd’hui, je suis avec Juliette, associée et coach de la SCOP Sémawé.
Juliette : Salut Jeanne.
Jeanne : Salut Juliette. Aujourd’hui, on va parler d’un protocole de coaching issu du travail de Byron Katie. Dans sa démarche, Byron Katie questionne nos pensées et ce que l’on se raconte sur différentes situations. Son chemin d’accompagnement, ça a été d’essayer de remonter à la source de la souffrance pour pouvoir l’arrêter. Dans ce grand travail appelé The Work, il y a différents protocoles, et il y en a un en particulier qu’on va aborder aujourd’hui, qui a un nom que j’adore : « Jugez votre prochain ». Est-ce que tu peux nous dire quel est ce protocole, dans un premier temps ?
Juliette : Oui, avant de parler du protocole, j’avais juste envie de dire deux mots de plus sur Byron Katie, parce que je crois que c’est son parcours qui m’a beaucoup interpellée et touchée. À la base, cette femme ne vient pas du tout du monde de l’accompagnement. Elle a développé cette façon de penser parce qu’elle est passée par une dépression qui a duré dix années. Les deux dernières années, elle a commencé à se dire : « ça suffit, je n’en peux plus. » Elle avait l’habitude de dormir au sol, tellement elle n’arrivait pas à faire face à sa vie. Et un matin, elle s’est réveillée et s’est dit : « en fait, le problème de ma souffrance, ce sont mes pensées. » Je trouve ça incroyable d’avoir la force, dans un moment pareil, de se dire « je vais travailler sur moi pour changer cette chose-là » — l’importance que j’accorde à mes propres pensées. Ça m’a particulièrement parlé en tant qu’accompagnante. Voilà pour le contexte.
Juliette : Du coup, The Work, « Jugez votre prochain », c’est un protocole assez simple, qui se déroule en trois étapes. La première, c’est identifier une pensée stressante ou contrariante, quelque chose qui gratte, qui vous insatisfait, et vraiment prendre le temps de l’identifier et de la reconnaître comme une pensée qui serait peut-être à travailler. La deuxième étape, c’est poser les quatre questions de Byron Katie. Et rien que dans cette phase-là, il peut se produire un truc assez balèze. J’ai envie de vous les dire, parce qu’elles sont simples mais efficaces. Quand on a une pensée stressante, la première question, ce serait : est-ce que c’est vrai ? Juste prendre le temps de se poser et de dire : là, ce que je crois, est-ce que c’est vrai ? On a le droit de dire « oui, c’est vrai », ou « peut-être pas tant que ça ». Dans l’hypothèse où tu penses que ta pensée est vraiment vraie, il y a une deuxième question : est-ce que tu peux absolument savoir que c’est vrai ? Est-ce que tu en es vraiment sûre, de chez sûr ? La question d’après : comment réagis-tu, que se passe-t-il quand tu crois cette pensée ? Et la dernière : qui serais-tu sans cette pensée ? Celle-là, je l’aime particulièrement, parce que ça crée une ouverture : si je me débarrassais de cette croyance, qui est-ce que je serais ? Qu’est-ce que ça me permettrait de faire, de dire, de relâcher, de penser de différent ?
Jeanne : Elle demande un sacré lâcher prise, cette question. Au moment où tu l’as prononcée, je me suis dit : qu’est-ce que je perds comme croyance sur moi, comme certitude sur moi ? Et pour mettre quoi à la place ?
Juliette : Oui, sur toi, ou alors sur l’autre, parce que souvent, la pensée stressante concerne l’autre. J’ai un exemple, celui qui est proposé pour comprendre le protocole : « mon père ne se soucie pas de moi. » Ça, c’est la pensée, la croyance. Ça peut être traduit par « je ne compte pas pour mon père ». Est-ce que c’est vrai ? Peux-tu absolument savoir que c’est vrai ? Comment réagis-tu, que se passe-t-il quand tu as cette pensée ? Et : qui serais-je sans cette pensée ? Donc la pensée n’est pas forcément tournée que vers toi : elle peut souvent être tournée vers l’autre, quand on a un conflit avec quelqu’un. Rien que de faire ce cheminement, quand je l’ai utilisé avec des personnes que j’accompagnais, au stade 4, il y a un début d’ouverture qui se crée : peut-être que je pourrais me soulager en travaillant cette croyance. Et si ce n’était pas si vrai que ça, après tout, qu’est-ce que ça me permettrait de faire ? Cette phase-là, je l’aime vraiment beaucoup ; en général, un bout du chemin est déjà fait à ce stade.
Juliette : Et après, on en rajoute une couche, tu t’en doutes. On passe par une étape qui s’appelle retourner la pensée : essayer de jouer avec ça et de voir les choses dans l’autre sens. Il y a plein de façons de retourner la pensée. La première, c’est la retourner vers soi : si tu prends le même concept de « ne pas compter pour » et que tu le retournes vers toi, ça donne « je ne compte pas pour moi ». Juste se poser avec ça : est-ce que ça a du sens pour toi ou pas ? Ça peut en avoir, ça peut ne pas en avoir, ce n’est pas grave. C’est juste un test : est-ce que moi, je considère que je compte pour moi-même ? Est-ce que je prends soin de moi ? Tout ce que j’ai à reprocher à l’autre, est-ce que je le fais pour moi ? Il y a une deuxième façon : retourner vers l’autre — « mon père ne compte pas pour moi », est-ce que c’est possible, ça aussi ? Et la dernière, retourner à l’opposé : « je compte pour mon père. » Complètement twister la pensée, en se disant : après tout, je dois certainement compter pour mon père. Ce n’est pas parce que j’ai l’impression, à un moment, que je ne compte pas pour lui, que ça devient une vérité universelle à laquelle je suis obligée de croire toute ma vie. Je trouve que cette méthode est d’une simplicité extraordinaire, et en même temps, elle permet d’aller très vite vers une déconstruction de croyance et une autre façon de voir le monde.
Jeanne : C’est marrant, l’image qui me vient, c’est : quand je pars en balade, je prends toujours le même chemin. Et si, cette fois-ci, j’empruntais un autre chemin, que soit je ne regardais pas, soit que je n’avais même pas vu ? Je me dis que ce jeu de phrases, c’est presque entraîner son cerveau à penser différemment une situation.
Juliette : Complètement. Déjà, le dire à quelqu’un qui est en train de t’accompagner, ça crée comme une vérité qui devient possible. Si je prononce la phrase, ça la fait exister, déjà. Est-ce qu’elle commence à pouvoir exister dans ma tête et dans mes tripes ? J’ai essayé de le faire seule, ce n’est pas facile — comme j’ai un métier d’accompagnante, ça m’aide ; je ne sais pas si c’est possible de le faire seul quand on ne baigne pas là-dedans. Mais juste proposer à quelqu’un de te poser les questions, ça peut être une façon de t’autoriser à travailler sur un sujet qui t’embête. Commencer par se changer soi, et changer sa perception à soi, c’est déjà la meilleure façon d’avancer sur un sujet stressant, bloquant ou contrariant.
Jeanne : Donc, qu’on ait un coach sous la main ou pas, on peut demander à quelqu’un de nous accompagner dans ce protocole.
Juliette : Ah oui, je pense vraiment que c’est tellement facile à faire que n’importe quelle bonne âme, une personne en qui tu as confiance — une amie, un ami, un parent, un membre de ta famille avec qui tu sens qu’il y a un lien possible, à qui tu peux déposer ce genre de choses — tu peux le faire. D’ailleurs, il y a une association française, The Work, qui a un site avec l’affiche du protocole téléchargeable : il y a même un mode d’emploi pour le faire, qui est hyper intéressant. Et quand on va plus loin, on peut prendre le temps de décortiquer encore plus la phase : quel est ce sujet de contrariété ? Cette phase-là, je l’adore, parce qu’elle va vraiment dans « jugez votre prochain ». On pousse l’autre à raconter la situation en question qui ne lui va pas, et à vraiment prendre le temps de déposer ça. Pour les gens qui font de la CNV, on appelle ça laisser pisser le chacal. L’idée, c’est : tant que je retiens ce marasme intérieur, ça ne va peut-être pas me permettre d’avancer. Donc Byron Katie propose vraiment d’y aller à fond : qu’est-ce que tu as reproché, à qui ? Quels sont les faits ? Qu’est-ce qui s’est passé vraiment ? Et si tu avais la personne en face de toi, qu’est-ce que tu lui dirais que tu ne veux plus jamais qu’elle fasse ? Dis-moi tout le mal que tu penses de cette personne à ce moment-là. Ça permet d’aller au fond du truc, de lâcher la contrariété ou la colère, et après, de passer à la phase où on pose les quatre questions et où on retourne la pensée.
Jeanne : Comme une préparation à une forme d’auto-empathie : je dépose tous mes jugements, et après, je peux m’ouvrir à la réflexion.
Juliette : Exactement. Et ce que j’aime bien dans cette approche, c’est qu’il y a un côté « ce n’est pas grave de juger l’autre, c’est humain ». Je pense qu’il y a beaucoup d’approches de coaching qui essaient de désamorcer ça très, très vite : on nous apprend, quand on est coach, à dire « la personne te raconte son problème, mais surtout pas trop longtemps, parce qu’il faut quand même passer à la phase de transformation ». Et Byron Katie prend l’inverse : prends le temps de déposer le truc, vraiment de le décortiquer. Comme ça, la personne a ouvert les vannes, elle a lâché ce qui tourne en boucle dans sa tête — parce que tant qu’elle ne l’aura pas dit, ça va tourner en boucle — et après, on peut passer à autre chose.
Jeanne : Et en tant qu’accompagnante, tu dirais que ce protocole a quels effets sur les personnes que tu as pu coacher ?
Juliette : J’ai un exemple récent que j’ai trouvé absolument génial. J’ai accompagné une personne qui avait quelque chose à reprocher à quelqu’un. Et ça lui a donné le courage d’aller faire une demande à cette personne. C’était assez rigolo, parce que le matin même, elle m’a passé un coup de fil pour me dire : « ça y est, j’ai réussi, c’était trop bien. » Elle est arrivée avec quelque chose de beaucoup plus apaisé, beaucoup moins radical et caricatural, moins dans l’envie de charger l’autre. Quand on en a parlé au début, c’était très « je lui en veux beaucoup, j’ai beaucoup de reproches à lui faire ». Et à la fin, c’était : « si on en est arrivé là, c’est que j’ai certainement ma part, il y a un moment où j’ai laissé les choses aller jusque-là. Du coup, le morceau que je lui demande de prendre en responsabilité, c’est celui-ci, mais ce n’est pas toute la situation. »
Jeanne : Donc, plutôt que d’appeler cette personne chargée et énervée, elle l’a appelée en ayant un peu de recul sur la situation.
Juliette : Tout à fait. Et, d’après ce que j’ai compris, il y a eu une manière de poser les choses qui était affirmée, mais de manière assertive — pas agressive, affirmée dans le respect de soi et de l’autre : « voilà ce qui s’est passé pour moi, et ma demande, c’est ça. » Quelque chose de très simple et, quelque part, non discutable, parce que ça avait déjà été décortiqué, et posé de manière factuelle. Les jugements qui ont été mis en séance avec moi ne sont pas revenus à cet endroit-là : ils ont été redigérés et amenés sous une forme plus factuelle, moins biaisée par la colère.
Jeanne : Plus juste, plus attrapable pour l’autre aussi, j’imagine. Et aller jusqu’à la demande, ou la prise de parole avec l’autre, c’est la suite du protocole, ou pas forcément ?
Juliette : Ah non, pas forcément. Vous faites ce que vous voulez avec la suite du protocole.
Jeanne : Donc on peut le faire pour soi-même, juste pour poser une situation, sans engager forcément une action derrière.
Juliette : Oui, complètement. Et il y a plein de fois où ça peut ne pas aboutir à une demande, mais plutôt à une prise de conscience sur soi-même, sur quelque chose qu’on pourrait faire mieux pour soi. Ou une demande à se faire à soi, juste à soi. Dans l’exemple qu’on donne, le retournement vers soi — « je ne compte pas pour moi » — si quelqu’un se dit « en effet, peut-être qu’il y a des moments où je me néglige complètement », ça peut mener à une décision de soi à soi, pour mieux prendre soin de soi-même.
Jeanne : Et pour les personnes qui nous écoutent, quel serait le conseil que tu donnerais pour essayer ce protocole dans son quotidien, même si on n’a pas de coach avec soi ?
Juliette : Je pense que pour toutes les périodes familiales, c’est très, très bien : les fêtes de Noël, les anniversaires, tous les moments de rassemblement. Parce que les membres de notre famille sont souvent des gens qui peuvent venir nous chercher très loin et nous activer bien comme il faut — en général, la famille est faite pour ça, la plupart du temps. Donc, ça peut être intéressant de prendre une situation concrète, quelque chose qui s’est passé à un instant précis, et de le décortiquer dans les jours ou les semaines qui viennent avec quelqu’un de confiance, pour voir ce que ça m’apprend sur moi et sur l’autre. Ça permet aussi de s’autoriser à ne pas rester bloqué avec ce truc qui peut sédimenter et puis moisir, parce qu’on ne s’en occupe pas mais que c’est toujours là, et que ça revient comme des pensées qui ruminent et s’ajoutent au prochain épisode avec la même personne. Alors que juste prendre le temps d’aller regarder ce que ça fait — ça ne veut pas dire que vous aurez forcément une demande à faire — au moins, on ne néglige pas, on ne met pas sous le tapis, on s’en occupe au fur et à mesure que la vie avance.
Jeanne : Donc on peut profiter des fêtes pour alimenter son panier à jugements et aller les décortiquer. Et ce qui me vient aussi, c’est pour des personnes qui feraient partie de groupes de pairs : je pense que ça peut être un super espace pour se faire coacher avec ce protocole, dans un lieu de confiance, avec des pairs professionnels.
Juliette : Oui, complètement. Et je pense que c’est vraiment une méthode qui peut concerner n’importe qui, dans n’importe lequel de ses rôles : un parent avec ses enfants, un parent avec ses propres parents, un dirigeant d’entreprise avec un de ses salariés, un manager, qui vous voulez — avec vos amis, avec votre amoureux ou votre amoureuse. C’est vraiment universel. Il n’y a pas besoin d’être quelqu’un de particulier pour essayer.
Jeanne : Super, merci beaucoup, Juliette.
Juliette : Avec plaisir.
Jeanne : Pour les personnes qui nous écoutent, vous retrouverez ce travail en ligne, The Work, de Byron Katie. Et le protocole qu’on a vu aujourd’hui s’appelle « Jugez votre prochain ». Bonne journée.
Juliette : Bonne journée.