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Juliette, une source spécifique de Sémawé

De quoi êtes-vous source dans votre travail ? Sur quels projets détenez-vous une vision et des intuitions sur les prochains pas ? Dans cet épisode, découvrez les Principes Source avec Juliette Brunerie, associée et co-fondatrice de la société coopérative Sémawé, qui nous parle de sa Source Equipe.

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Lire la transcription complète (~18 min)

Emma : Bonjour à tous, je suis Emma. Bienvenue dans le podcast Sémawé dans son monde. Aujourd’hui, je suis avec Juliette. Bonjour Juliette.

Juliette : Salut Emma.

Emma : Tu es associée fondatrice de la SCOP Sémawé. Tu es aussi leader du cercle équipe, et tu es source de l’équipe dans l’entreprise. Est-ce que tu veux nous raconter en quoi ça consiste ?

Juliette : Le principe source, c’est un élément qu’on a découvert il y a à peu près deux ans, en lisant le livre sur le principe source rédigé par Stefan Merckelbach. Le principe source, ça consiste à dire que dans notre vie, on est tous source de quelque chose. On a tous eu une idée, un jour, qui nous a traversés ; on a pris des risques, on a initié des premiers pas. Et une fois qu’un projet est lancé, on continue à se laisser traverser par des intuitions qui nous viennent, ou parfois des doutes. L’idée du principe source, c’est que dans une organisation de travail, il y a souvent une source globale — en général l’initiateur du projet, donc souvent le fondateur de l’entreprise — qui est ensuite rejoint par ce qu’on appelle des sources spécifiques, incarnées par d’autres personnes, qui viennent aider la source globale à déployer son projet.

Emma : Donc le cheminement pour devenir source, c’est déjà de prendre une initiative, et les étapes d’après, c’est de rassembler des personnes autour de soi pour mener à bien un projet ?

Juliette : Tout à fait. Alors, ça dépend du type de projet, mais on peut être source d’un projet et être seul au début. Et plus le projet prend de l’ampleur, plus on a besoin d’aide : on se fait rejoindre par d’autres personnes, les sources spécifiques, qui viennent alimenter le projet initial.

Emma : Et donc, si j’ai bien compris, la source a trois grandes caractéristiques. Déjà, la personne source entreprend : c’est elle qui fait le premier pas, c’est ça ?

Juliette : Oui, tout à fait.

Emma : Et elle a des intuitions, donc dans ce sens-là, elle est guide. Et elle est capable de projeter une vision sur où va le projet, c’est ça ?

Juliette : Oui. C’est un des éléments majeurs du principe source : si vous avez une idée lumineuse mais que vous n’en faites rien, on considère que vous n’êtes pas vraiment source de quelque chose, parce qu’il ne se passe rien, c’est juste une idée qui circule dans votre tête. Alors que si vous avez une idée lumineuse et qu’en plus vous faites les premiers pas, vous prenez les premiers risques pour la déployer, là vous allez un peu plus loin, vous devenez guide en initiant quelque chose. Et une fois le projet initié, on se laisse traverser par des intuitions, qui peuvent pousser à faire un pas de plus, ou au contraire à se décaler, à attendre si nécessaire — c’est ce qu’on appelle aussi les doutes.

Emma : Donc, si j’ai bien compris, la personne source est guide dans le sens où elle a des intuitions sur les prochains pas, et elle est capable aussi de guider les autres qui ont rejoint sa source globale pour aller dans la même direction, c’est bien ça ?

Juliette : Oui.

Emma : Et la troisième caractéristique de la source, c’est qu’elle est gardienne de son champ : capable de nommer les points cardinaux du champ, les valeurs intrinsèques au projet, et de dire ce qui est à l’intérieur et ce qui est hors du champ.

Juliette : Oui. Le principe de champ, au début, ça peut paraître un peu abstrait. Le champ, c’est vraiment ce qui permet de se dire quel sens je mets dans mon projet, et quel type de comportement j’ai envie de retrouver dans l’équipe, ou quel type de projet à l’intérieur de l’organisation. Et normalement, la source globale, c’est elle qui est gardienne du champ, qui le pose en premier. Elle peut laisser son champ s’agrandir par les sources spécifiques qui la rejoignent, mais c’est quand même elle qui a le dernier mot, ou en tout cas l’intuition, sur ce qui fait partie du champ et ce qui n’en fait pas partie. Pour vous donner un exemple concret : dans la SCOP Sémawé, on accorde de l’importance à une notion qu’on appelle l’humanisme. Pour nous, ça veut dire que c’est très difficile à supporter si un membre de l’équipe se met à juger les opinions politiques d’un autre membre. Ça, ça ne fait pas partie du champ. On a le droit d’avoir des avis différents, et on a une attente les uns envers les autres : pouvoir cohabiter avec des avis différents. On n’accepte pas les postures en contre. Ça ne fait pas partie du champ.

Emma : Donc c’est très profondément lié aux valeurs du champ global.

Juliette : Tout à fait. Et quand on parle de valeurs, c’est souvent lié aux valeurs personnelles de la personne qui a initié le projet en tant que source.

Emma : Et donc la personne qui a initié le projet Sémawé en tant que source, c’est Aliocha ?

Juliette : Oui.

Emma : En parlant de ça, ta source à toi — source équipe — depuis combien de temps l’as-tu ?

Juliette : Ça fait deux mois que la source m’a été transférée.

Emma : Comment elle est arrivée entre tes mains, cette source équipe ?

Juliette : Dans la SCOP Sémawé, on fonctionne en Holacratie, ça veut dire qu’on a pris le temps d’expliciter les rôles de chacun et de chacune. Et ça faisait déjà un moment que j’étais leader du cercle équipe. Le cercle équipe a pour vocation de garantir de bonnes conditions de travail, que ce soit par le confort matériel ou par la qualité des relations entre les personnes. Ça fait un moment qu’on a des temps d’échange à deux avec Aliocha — c’est une habitude qu’il a avec chaque associé de la SCOP. Et ça fait un moment que je capte des choses, que j’ai des intuitions en ce qui concerne l’équipe et l’ambiance de travail. Par exemple, je repère assez facilement si quelqu’un ne va pas bien, ou quand il y a des tensions relationnelles : je les sens, je les vois, et j’ai envie d’en faire quelque chose. Jusque-là, je n’osais pas forcément, parce que je ne me considérais pas comme source de l’équipe, je n’avais pas l’impression que c’était à moi d’aller contribuer à réguler ces tensions. Et il y a deux mois, dans un temps d’échange individuel dédié à ça, Aliocha m’a dit : « je suis en train de me rendre compte que tu es plus connectée à l’équipe que moi ; moi je suis beaucoup sur le terrain, en développement externe, et tu captes beaucoup de choses que je ne vois pas. Si tu ne me faisais pas de remontée d’infos, je ne serais pas au courant. Je pense qu’il est temps que je te transfère la source équipe, pour que tu puisses l’incarner pleinement, et que moi je puisse dédier mon énergie à d’autres endroits. »

Emma : Donc quand Aliocha te fait le transfert de cette source, il ne s’en occupe plus, ça devient ta responsabilité, ou en tout cas la source équipe est incarnée seulement par toi.

Juliette : Oui. Et quand je dis qu’il ne s’en occupe plus, ça ne veut pas dire que s’il capte des choses, il ne va pas venir m’en parler. Mais c’est moi qui suis la gardienne de ce champ-là. Concrètement, autrefois, quand il se laissait occuper l’esprit par quelque chose qui le contrariait dans l’équipe, au point que ça le réveille la nuit, aujourd’hui ce n’est plus le cas : il sait qu’une autre personne va gérer ça. S’il capte des choses, il peut me le dire, mais c’est moi qui ai l’attention permanente sur ce sujet. C’est moi qui initie les prochains pas, c’est moi qui pose la vision.

Emma : Tu parles d’attention permanente. Tu le vis comme quelque chose auquel tu es dédiée au-delà de ton travail : ça peut te réveiller la nuit, ça ne commence pas à 7 h pour se terminer à 18 h, c’est vraiment en plus de ton travail ?

Juliette : Pour moi, ce n’est pas une mauvaise chose que ça soit en plus de mon travail. Et pour l’instant, je te rassure, ça ne me réveille pas la nuit — pour que nos auditeurs ne se disent pas « la source, c’est horrible, on arrête de vivre et on ne fait que ça toute la journée ». Je le vis comme quelque chose que j’incarne. Une fois que j’ai fermé la porte de l’agence, ça ne veut pas dire que je laisse ce sujet à l’intérieur des murs. Si une bonne idée lumineuse me traverse l’esprit un dimanche après-midi, je ne vais pas m’en empêcher. Il y a des moments où je sens que mon esprit va s’occuper de ce sujet naturellement, même en dehors des heures de travail, parce que je suis très impliquée dans la SCOP et que ce sujet est vraiment important pour moi.

Emma : Et qu’est-ce que ça signifie pour toi, au quotidien, d’avoir cette source ? Qu’est-ce que ça veut dire concrètement dans ton travail ?

Juliette : Concrètement, ce que ça a changé depuis quelques semaines, c’est que maintenant, quand je capte des zones sur lesquelles il y a besoin d’aller prendre soin, j’initie des premiers pas. Si je sens que quelqu’un ne va pas bien, je vais aller le voir, prendre de ses nouvelles, lui demander un temps de partage. La personne est bien libre de me dire ce qu’elle veut, mais si je vois que ça a une répercussion sur l’ambiance de travail, je vais faire une demande pour que ça s’améliore. Là où, avant, j’avais plutôt tendance à rediriger vers Aliocha en lui disant « attention, là je sens qu’il y a de la tension », maintenant je le fais moi-même, parce que c’est à moi de garder ça — en tout cas, de faire tout ce que je peux pour que l’ambiance soit la plus sereine possible. Ça ne veut pas dire que je suis responsable de tout, mais a minima, je considère que je suis responsable d’aller mettre des mots sur ce que j’ai vu et de faire des demandes pour que ça s’améliore. Et je pense que l’équipe commence à sentir que j’incarne de plus en plus ce sujet, parce qu’il y a de la remontée d’infos qui me vient, qui autrefois était faite à Aliocha.

Emma : Donc l’équipe reconnaît ta source ?

Juliette : J’espère.

Emma : C’est aussi quelque chose d’important : que la personne qui a initié la passation la reconnaisse et l’explicite auprès du reste de l’équipe, pour que tout le monde soit bien conscient que maintenant, c’est toi qui es source équipe.

Juliette : Tout à fait, c’est ce qui a été fait. Ça a été communiqué en présentiel, un jour où toute l’équipe était présente. Aliocha a pris le soin de dire qu’il avait transféré cette source, et moi, j’ai pris le soin de dire que je me sentais pleinement dedans désormais, même si je suis encore sur un chemin d’apprentissage de ma source équipe, vu que ça ne fait pas très longtemps.

Emma : On a parlé des trois caractéristiques de la personne source : l’entrepreneur, le gardien et le guide. Laquelle est la plus vivante pour toi en ce moment ?

Juliette : En réfléchissant à cette question, je me suis rendu compte que je n’avais pas une réponse unique. Il y a des sujets sur lesquels je me sens au tout début entrepreneur, avec de nouvelles idées en train d’émerger, en me disant « le prochain pas, ça pourrait être ça », et je ne l’ai pas encore fait. Et il y a d’autres sujets sur lesquels je me sens déjà gardienne, où j’étais déjà à mi-chemin, des choses que j’avais entreprises avant qu’Aliocha me fasse la passation. Donc je me sens à cheval entre ces deux-là. Et je pense que je me sentirai guide dans quelques mois, quand j’aurai pleinement pris possession de cette source équipe, quand je serai capable de poser une vision et de me dire : ma vision individuelle est la bonne, je peux la proposer à l’équipe.

Emma : Concrètement, poser une vision pour la source équipe, ce serait donner une orientation ? Parce que ce n’est pas un projet en soi.

Juliette : Par exemple, ça pourrait même influer sur ce qu’on a envie de faire en termes de recrutement : quel profil de personnes on a envie de recruter, qu’est-ce qui fait partie du champ ou pas. C’est des questions qu’on se pose depuis un moment, et on n’a jamais vraiment de réponse unique, à part dire qu’on recrute des personnes plus que des compétences. Mais j’aimerais bien qu’on pousse le curseur plus loin : recruter des personnes plus que des compétences, d’accord, mais quel type de personnes ? Jusqu’à quel point on s’ouvre ? Jusqu’à quel point on a besoin qu’il y ait quand même une certaine harmonie ? Parce qu’on a un métier un peu particulier et on a besoin de personnalités compatibles entre elles. J’aimerais bien travailler là-dessus, et je pense que dans quelques mois, je serai capable de poser une vision.

Emma : Est-ce que tu pourrais nous partager la dernière intuition que tu as eue dans le cadre de ta source équipe ?

Juliette : J’en vois deux. La première, en janvier dernier : me dire qu’il faut absolument qu’on ait des temps de travail en équipe réguliers pour prendre soin de l’équipe. Du coup, j’ai créé ce qu’on appelle les We Day chez nous : des demi-journées dédiées à nos besoins d’équipe, que ce soit travailler nos relations ou un sujet en lien avec la SCOP. On avait déjà des temps assez courts pour garantir une amélioration continue, mais on n’avait jamais pris autant de temps pour prendre soin de l’équipe. Et il y a une deuxième chose qui me trottait depuis un moment et qui s’est concrétisée cet été : faire ce qu’on appelle des revues appréciatives. C’est un petit protocole où on prend le temps, individuellement, de se questionner sur ce qui s’est bien passé dans la période écoulée, ce qui s’est moins bien passé. Et l’équipe est à notre disposition pour faire un effet miroir, nous poser des questions, nous alimenter en partageant ce qu’elle aime chez l’autre, pourquoi elle aime travailler avec cette personne, et quelques pistes sur lesquelles la personne pourrait grandir. Ça faisait au moins deux ans que je proposais à l’équipe de faire ça, et cet été, on a pris le temps de le faire pour presque tout le monde — sur dix personnes, je crois qu’il y en a sept ou huit qui ont fait la revue appréciative. Je suis assez contente du résultat, parce que ça permet de renforcer encore plus profondément le lien qu’il y avait entre nous.

Emma : Et pour moi qui ai pu y participer, c’était vraiment un moment extrêmement puissant pour toute l’équipe. Est-ce que ça change quelque chose pour toi, par rapport à ta place dans l’équipe, d’être maintenant source équipe ?

Juliette : Oui, complètement. Ce que ça change, c’est que je sens que j’ai toujours les mêmes relations avec les personnes, mais j’ai pris un bout de responsabilité que je n’avais pas avant. Et ça me fait beaucoup me questionner sur comment je me positionne relationnellement avec les autres, sachant que cette évolution vient d’avoir lieu. Parfois, ça peut alimenter certains doutes : est-ce qu’à tel endroit je peux être ferme, ou est-ce qu’il vaut mieux que je sois soutenante ? Ça m’invite vraiment à me poser ce genre de questions. Et à me dire que, quelque part, c’est un chemin d’accepter que si la source équipe m’a été transférée, c’est peut-être la conséquence de mon implication dans la structure et de ma touche personnelle. J’aime bien sentir qu’il y a un morceau de ce que je n’osais pas incarner qui, aujourd’hui, est ouvert, et que je peux incarner pleinement en tant que moi, Juliette, et pas juste en tant qu’associée de la SCOP.

Emma : Tu as parlé de tes doutes. Qu’est-ce que tu fais de tes doutes quand ils émergent ?

Juliette : Si j’observe ce que je fais : d’abord, je prends le temps de réfléchir, de vraiment me laisser traverser par le doute, et de me dire que douter, ce n’est pas grave. En plus, je suis source d’un sujet qui n’est pas un sujet opérationnel urgent du quotidien, c’est juste une sorte de fil rouge qui tient à l’équipe. Donc je prends le temps de me laisser traverser par le doute, et si je sens que je n’arrive pas à en sortir, je vais demander de l’aide : je vais parler avec des membres de l’équipe, poser des questions, demander leur feedback. Je sais que je peux compter sur mes associés là-dessus.

Emma : Par rapport à cette question des sources, est-ce que tu aurais, pour terminer l’épisode, quelque chose à partager à nos auditeurs ?

Juliette : Déjà, si le principe source vous intéresse, je vous invite à lire le livre de Stefan Merckelbach, Le principe source. C’est un livre disponible facilement en ligne, qui se lit vraiment rapidement, sans jargon, assez accessible et assez chouette. Et la deuxième chose que j’ai envie de vous proposer, c’est d’aller observer à quel endroit, dans votre vie, vous pensez être une source. Par exemple, commencez par regarder dans vos relations amicales : est-ce que vous êtes la source d’une amitié ? Est-ce que c’est vous qui avez pris le premier risque pour aller parler à quelqu’un, puis initié les premiers pas pour créer du lien ? Ça peut apporter un éclairage assez chouette : parfois, en amitié, on peut être un peu frustré quand quelqu’un n’a pas la même implication que soi. Et souvent, en regardant, on se rend compte que c’est parce que c’est nous qui sommes la source de la relation, que c’est nous qui tenons le champ et qui avons toute l’autorité pour continuer à prendre soin du lien. Si le cœur vous en dit, je vous invite à faire cet exercice, c’est assez intéressant. Et si vous lisez le livre en plus, ça vous éclairera peut-être sur quoi faire.

Emma : Oui, c’est quelque chose qu’on n’a pas précisé, mais les principes source ne sont pas exclusivement dédiés au milieu professionnel.

Juliette : Complètement. Ça peut être présent dans toute la vie personnelle, sur tous les projets qu’on a — projet personnel, ou même relations familiales, relations amicales. À partir du moment où vous êtes à l’origine de quelque chose et que vous avez pris les premiers risques, vous en êtes la source.

Emma : Eh bien, merci Juliette. Merci à vous pour votre écoute, et à bientôt sur Sémawé dans son monde.