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#18 L’Ennéagramme pour mieux se comprendre en équipe

Épisode 18 · ≈18 min

Et si on arrêtait de juger nos comportements pour explorer ce qui les motive ? Dans cet épisode, Jeanne de Kerdrel échange avec Éloïse Petitjean, thérapeute et formatrice spécialisée dans l’approche de l’Ennéagramme. Derrière nos réactions, nos automatismes, nos agacements ou nos élans se cache une structure de personnalité qui cherche avant tout à protéger quelque chose de précieux.

Éloïse nous aide à mieux comprendre comment cette approche peut devenir un levier de conscience et de coopération dans les équipes. Un épisode à écouter pour qu’au lieu de se dire « je suis comme ça », on commence à se demander « qu’est-ce qui me fait agir ainsi ? »

Pour rencontrer Éloïse : linstantformation.fr

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Lire la transcription complète (~18 min)

Jeanne : Vous écoutez les studios Sémawé, un podcast pour inspirer vos pratiques managériales. Nous explorons ensemble des outils, des pratiques, des grilles de lecture et des retours d’expérience. Aujourd’hui, je suis avec Héloïse Petitjean. Bonjour Héloïse. Héloïse, tu es thérapeute et formatrice spécialisée sur le modèle de l’Ennéagramme, et tu fais de l’accompagnement individuel et collectif. Aujourd’hui, tu vas nous parler de ce modèle : d’où il vient, comment il fonctionne, et surtout en quoi il peut être utile en équipe. Pour démarrer, question basique pour nos auditeurs et auditrices : c’est quoi, l’Ennéagramme ?

Héloïse : Alors c’est rigolo, parce que c’est souvent la question à laquelle il est le plus difficile de répondre. Pour simplifier, on pourrait dire que l’Ennéagramme, c’est un peu comme une carte de la personnalité humaine, qui va décrire neuf grandes facettes, neuf grandes manières d’entrer en relation avec le monde, avec les gens et avec soi-même. Un peu comme neuf stratégies qu’on aurait mises en place très tôt dans l’enfance pour se protéger, pour faire face au monde tel qu’il nous a été présenté. Et le problème, c’est que ces stratégies, très utiles dans l’enfance, vont à un moment finir par devenir des formes de pilotes automatiques qui nous enferment dans des réactions extrêmement stéréotypées, auxquelles on s’identifie. L’Ennéagramme, c’est principalement une invitation à observer ça, à mieux le comprendre, et à sortir de cette case dans laquelle on s’est retranché pour se protéger. C’est vraiment ça, l’idée.

Jeanne : Et donc, une meilleure compréhension de soi-même, des stratégies mises en place dans l’enfance… Une fois adulte, qu’est-ce que ce modèle nous apporte ? Qu’est-ce qu’il nous permet de faire différemment, peut-être ?

Héloïse : Plein de choses, mais du coup ça va être une réponse un peu floue. Je vais peut-être démarrer par la dimension individuelle, ce que ça peut nous apporter en tant qu’être humain, dans notre histoire. Ce n’est pas la seule dimension, on y reviendra. Si je devais résumer ce que l’Ennéagramme nous apporte, c’est quelque chose de l’ordre de la liberté intérieure. C’est un peu grandiloquent comme concept, mais c’est hyper important. Pour moi, ce qui fait qu’on est des êtres humains libres d’être qui on est, d’agir comme on a envie d’agir, repose sur trois grands principes. Le premier, c’est la connaissance de soi. Quand on ne sait pas qui on est, il y a plein d’endroits à l’intérieur de nous qui agissent sans qu’on s’en rende compte, et donc on n’a pas de liberté : nos réactions invisibles, nos automatismes nous gouvernent. La connaissance de soi, c’est vraiment la première étape, le premier grand pilier.

Héloïse : Le deuxième pilier, c’est la conscience de soi. Parce qu’on peut parfois se connaître en théorie, savoir comment on s’est construit, et pas du tout se rendre compte de ce qui est à l’œuvre à l’instant où on vit quelque chose. Quand on regarde dans le rétro, on le voit ; mais sur le moment, on ne le sent pas. Et c’est difficile de développer la conscience de soi quand on ne sait pas où regarder — un peu comme chercher une aiguille dans une botte de foin. Là, l’Ennéagramme va nous aider. Et la troisième grande dimension de la liberté intérieure, c’est un truc un peu plus émotionnel : la capacité qu’on a à s’accueillir, à ne pas se juger, à appréhender avec douceur et bienveillance ce qui se joue à l’intérieur de nous, pour que ça puisse petit à petit lâcher. Sans ces trois dimensions, on est tous un peu prisonniers de nous-mêmes. L’Ennéagramme va vraiment nous accompagner dans chacune de ces trois dimensions, pour progresser, s’apprivoiser et ne pas faire de fausses routes.

Jeanne : Tu nous as parlé de neuf profils, je ne sais pas si c’est le bon terme. Qu’est-ce que ces profils nous apportent ? Est-ce qu’on a le même toute la vie ? Comment on fait pour ne pas rester dans une case ? C’est tout de suite l’idée qui me vient, et je sais que c’est aussi une critique qui peut être portée à ce modèle.

Héloïse : Techniquement, on va parler de neuf ennéatypes. Si je réponds brut de décoffrage à ta question — est-ce qu’on a un seul ennéatype toute notre vie — la réponse théorique est très claire : oui. Pour une raison simple : tu peux bosser tant que tu veux sur toi-même, tu ne changeras pas d’enfance. L’ennéatype qui est le nôtre nous raconte vraiment le type de stratégie qu’on a privilégié pour grandir, pour faire face à notre enfance, pour se structurer. Donc ça ne changera pas. Par contre, ce qu’on oublie trop souvent de dire quand on présente l’Ennéagramme un peu trop vite, c’est que c’est un modèle dynamique. Ce qui nous intéresse, ce n’est pas juste la photo figée et un peu empêchante de qui on est. L’Ennéagramme, c’est aussi une histoire de chemin de développement. Ok, admettons que j’ai choisi ça pour me structurer : maintenant, je fais quoi ? C’est quoi, la lumière au bout du tunnel ? Comment je sors de ça ? L’Ennéagramme fait exactement le travail inverse de celui qui consisterait à nous mettre dans des cases. C’est justement : prends conscience que ce à quoi tu t’identifies, ce n’est pas ce que tu es, c’est juste une stratégie.

Jeanne : De ce que j’ai compris, tu proposes des formations au modèle de l’Ennéagramme pour les particuliers, mais aussi pour les équipes. Qu’est-ce que ça apporte d’utiliser l’Ennéagramme en équipe ?

Héloïse : Dans toutes les équipes, mais encore plus particulièrement dans celles où on met en place des modèles organisationnels — entre gros guillemets — responsabilisants, où on part du principe que la hiérarchie autoritaire n’est pas la réponse à tout, et qu’on a besoin de travailler entre gens connectés à leur sensibilité, à leur bon sens, à leur sens pratique. L’Ennéagramme va être extrêmement intéressant, parce qu’il nous montre un chemin dont on n’a pas toujours conscience : tout ce qui, à l’intérieur de nous-mêmes, nous empêche de nous inscrire dans le collectif. En théorie, on a tous envie d’une équipe dans laquelle on se sent exister en tant qu’individu, respecté. Ça, c’est la version consciente du programme. En pratique, on a plein de freins à cet endroit-là, et la plupart du temps, ils sont inconscients. Forcément, les gens avec qui on travaille ne peuvent pas les comprendre, puisque nous-mêmes on est aveugles dessus. En équipe, à la fois pour soi et pour les autres, l’Ennéagramme va mettre en lumière tout ce qui nous empêche de nous détendre dans la coopération, et nous aider à sentir — on en a vraiment besoin — qu’un même comportement peut être au service de plein de stratégies différentes.

Héloïse : Si je prends un exemple très concret : imaginons, en réunion, il y a un gars, il s’appelle Hugo — ne me demande pas pourquoi Hugo, c’est le prénom qui m’est venu. Hugo arrive à la réunion, et le truc qu’il a en tête, c’est : il faut que ça avance, il faut que ça avance, je veux qu’on aille vite. Admettons qu’on soit dans une équipe avec déjà un super bon niveau relationnel : on va mettre en place une forme de questionnement, prendre conscience qu’il y a une tension chez Hugo, et il va la nommer au niveau auquel il a accès, c’est-à-dire « j’ai besoin qu’on avance ». La réponse peut être : ok, Hugo a besoin qu’on avance, donc moi, en fonction de ma sensibilité, je vais me raconter que c’est forcément une histoire de performance. Donc on jalonne les petites actions, les petits pas rapides, comme ça on n’y passe pas trois ans, on va vite avoir un sentiment d’achèvement, et je réponds au besoin d’Hugo. Sauf qu’Hugo, sur le moment, ne saura pas forcément expliquer pourquoi, mais il va sortir de la réunion extrêmement frustré, encore plus qu’en entrant.

Héloïse : Pourquoi ? Parce que, peut-être, le besoin d’Hugo d’avancer n’est pas un besoin de performance, mais un besoin de liberté : un besoin de sentir qu’on a le droit d’explorer plein de choses avant de prendre une décision. Du coup, les propositions de jalonnement avancées par son équipe, il ne sait pas les refuser, parce qu’il n’a pas de raison concrète de les refuser, mais ça génère quand même de la frustration. Toutes ces frustrations, souvent, dans les équipes où il y a un bon niveau relationnel, viennent de là : d’un endroit où on a vraiment été attentif au comportement, mais où on n’a juste pas su le décrypter. Et on n’a pas su le décrypter parce que la première personne concernée ne sait pas le décrypter elle-même. Avec un outil comme l’Ennéagramme, on va aller chercher plus profondément.

Jeanne : C’est un outil de compréhension mutuelle en équipe. Et ce que je perçois, c’est que ça évite d’identifier quelqu’un à l’un de ses comportements et d’en faire une interprétation qui ne parle que de nous, de la manière dont on perçoit le comportement de l’autre, finalement.

Héloïse : Exactement. C’est ce truc qu’on a tous tendance à appeler de l’empathie, et qui n’en est pas du tout : c’est juste une projection de ma propre carte du monde sur tes comportements à toi.

Jeanne : La littérature est assez prolifique sur l’Ennéagramme. Est-ce que tu aurais des conseils de lecture sur le sujet ?

Héloïse : Je ne vais pas botter ta question en touche, même si c’est tentant — je vais y répondre. Néanmoins, je me permets une petite vigilance : sincèrement, je ne crois pas que la lecture soit la meilleure manière d’entrer dans l’Ennéagramme. Alors qu’il y a des livres absolument merveilleux sur le sujet, je ne crois pas que ce soit la bonne porte d’entrée. Parce que dans la littérature autour de l’Ennéagramme, on trouve principalement deux types de livres. Un premier type, avec des titres très complets, écrits un peu comme des encyclopédies : on y trouve plein d’informations, ça rend grâce à toute la complexité de l’outil, mais du coup, pour rentrer dedans, c’est extrêmement difficile à digérer, et ça peut vite être rebutant. Et de l’autre côté, des ouvrages plus petits, extrêmement bien écrits sur le plan pédagogique, mais qui ont tendance à vulgariser, à simplifier, et qui peuvent laisser, à la fin de la lecture, avec la sensation qu’on a tout compris. Et quand on a tout compris après deux heures de lecture sur l’Ennéagramme, ce n’est pas une bonne nouvelle : c’est qu’on est en train de se construire des cases extrêmement caricaturales, dans lesquelles on va se piéger soi-même et piéger les autres. Avec cette vigilance, j’ai donc plutôt tendance à recommander de découvrir l’Ennéagramme dans la relation : dans une formation, dans un échange.

Héloïse : Néanmoins, il y a trois titres que j’ai tendance à recommander. Le premier, c’est La Sagesse de l’Ennéagramme, écrit par Don Riso et Russ Hudson. C’est pour moi la référence incontournable, très riche, qui fait le lien entre l’Ennéagramme et cette histoire d’évolution dont on parlait, mais aussi d’enfant intérieur, et qui aborde des dimensions un peu spirituelles sans jamais tomber dans quelque chose d’ésotérique. C’est vraiment un ouvrage de référence, à la fois descriptif et aidant dans sa croissance personnelle. Le deuxième titre, c’est évidemment L’Ennéagramme de Helen Palmer. Helen Palmer est quelqu’un de très analytique, donc c’est le plus encyclopédique des livres, le plus complet qui existe dans la description des neuf ennéatypes. Et le dernier, peut-être le plus ardu des trois, c’est Caractères et Névroses de Claudio Naranjo, psychiatre, qui a fait le lien entre les neuf structures de personnalité — les neuf ennéatypes — et les catégories du manuel de diagnostic des psychiatres, le DSM. Il est plus exigeant à la lecture, mais il éclaire vraiment toute la dimension psycho-psychiatrique et transformationnelle de l’Ennéagramme.

Jeanne : Super, merci beaucoup. Alors, au-delà de la lecture, quel est le premier pas qu’on peut engager si on veut commencer à travailler sur soi avec ce modèle ?

Héloïse : Là aussi, je vais assumer une réponse potentiellement un peu frustrante. La meilleure chose à avoir en tête quand on veut commencer à travailler avec ce modèle, c’est que ce n’est pas utile de démarrer tout seul — voire que c’est dommage. C’est dommage pourquoi ? Parce que quand on démarre tout seul, on est seul avec son propre ego, avec ses propres biais, qui sont souvent des biais de confirmation, ou liés aux endroits où on a des angles morts sur nous-mêmes. Du coup, il va manquer beaucoup d’informations. Donc le premier pas, c’est : renseigne-toi, cherche, trouve un atelier, une formation, des gens qui ont vécu une formation autour de l’Ennéagramme et qui sont prêts à t’en parler, dans un type d’enseignement le moins dogmatique possible.

Héloïse : Si je suis le fil de ma pensée, ça m’amène à une autre question : comment je choisis une personne avec qui découvrir l’Ennéagramme, un intervenant, un formateur ? J’aurais tendance à dire qu’il y a quatre critères importants. D’abord — ça peut paraître basique — un peu de rigueur. C’est important, parce que l’Ennéagramme est un outil qui a déclenché beaucoup de fantasmes, beaucoup de choses construites de toutes pièces. Par exemple, il y a un mot dont on entend beaucoup parler : la tradition orale de l’Ennéagramme. Et je croise encore des gens qui me disent : « Oui, je vois bien, c’est normal qu’avec la tradition orale de l’Ennéagramme, ce soit un outil dont on n’ait pas entendu parler pendant longtemps. » Là, il y a une erreur de compréhension. La tradition orale de l’Ennéagramme, ce n’est pas un truc qui raconterait qu’il a été transmis dans des sociétés secrètes pendant des années, que c’était interdit d’écrire dessus. C’est juste un modèle d’enseignement, théorisé notamment par Helen Palmer — qui est encore vivante, donc ce n’est pas il y a 500 ans — et qui consiste à dire que les meilleurs enseignants de l’Ennéagramme sont les gens eux-mêmes, qui peuvent parler de leur modèle du monde, avec toute cette méthode d’enseignement autour des panels. Si vous entendez quelqu’un vous dire « l’Ennéagramme est un outil séculaire grâce à la tradition orale », méfiez-vous : il y a un problème de rigueur dans l’enseignement. L’Ennéagramme n’est pas une croyance, ce n’est pas un outil ésotérique. C’est un modèle sérieux, sur lequel des tonnes de gens sérieux ont travaillé, élaboré au fil des ans, et qui continue à grandir.

Héloïse : Le deuxième critère, c’est d’aller chercher des intervenants et des formateurs capables d’adresser la profondeur de la psyché humaine, qui comprennent un peu les mécanismes psychiques à l’œuvre chez un être humain, au-delà du modèle. L’Ennéagramme n’est pas qu’un outil psychologique, mais ça nécessite quand même de comprendre un peu ce qui se joue dans la psyché. Sinon, c’est juste une sorte de description à la Prévert, qui ne sert pas à grand-chose. Ensuite, ça vaut le coup d’aller chercher des intervenants ancrés dans la vraie vie, dans les relations, qui comprennent les dynamiques de groupe, et qui sont capables de créer autour d’eux une forme de sécurité relationnelle pour traverser ça. Et enfin, dernière chose : allez chercher des individus qui savent faire le lien entre la dimension individuelle et la dimension collective, surtout s’il y a une démarche de former une équipe à l’Ennéagramme. Avoir en tête les deux dimensions, celle de l’équipe et celle de l’individu, c’est vraiment important pour faire de l’Ennéagramme un outil qui peut bouger les lignes.

Jeanne : Merci beaucoup Héloïse d’être venue au micro de Sémawé. En ligne, on peut retrouver les infos sur ton activité sur le site l’Instant Formation : je vous invite à aller le consulter et à commencer votre travail avec l’Ennéagramme. Merci à vous, chers auditeurs et auditrices, d’avoir écouté ce podcast jusqu’au bout. Le podcast a besoin de vous pour grandir : n’hésitez pas à vous abonner et à en parler autour de vous.