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#22 Les dynamiques en spirale : quand des visions du monde différentes se rencontrent en équipe

Épisode 22 · ≈34 min

Et si derrière nos désaccords se cachaient simplement des visions du monde différentes ? Dans cet épisode, Aliocha nous embarque dans la découverte des Dynamiques en Spirale, un modèle qui éclaire nos façons de penser, d’agir et de collaborer. Une grille de lecture pour dépasser les jugements, cultiver l’ouverture et développer une compréhension mutuelle au service de relations plus fluides et d’équipes plus alignées.

C’est le 1er épisode d’une série où vous découvrirez chaque niveau de la spirale.

Souvent traduit comme La spirale dynamique (Spiral Dynamics en anglais) est un modèle psychosocial de l’évolution de la conscience humaine et des systèmes de valeurs. Ce modèle présente différentes étapes de développement humain pour les individus et les groupes, chacune caractérisée par des valeurs, des croyances, des modes de pensée et des rapports à la réalité ( vision du monde) développés par les êtres humains tout au long de l’évolution.

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Jeanne : Vous écoutez les studios Sémawé, un podcast pour inspirer vos pratiques managériales. Nous explorons ensemble des outils, des pratiques, des grilles de lecture et des retours d’expérience. Aujourd’hui, je suis avec Aliocha. Aliocha, tu es coach et aujourd’hui, nous allons parler de la spirale dynamique. Est-ce que tu peux me dire d’où vient ce modèle et qu’est-ce qui t’a intéressé dedans?

Aliocha : Oui, alors la spirale dynamique, on l’appelle la spirale dynamique et on va voir que c’est peut-être un petit hasard de traduction, malheureux, parce qu’en anglais c’est Spiral Dynamics, le titre d’un livre qui date des années 90 par Don Beck et Chris Cowan qui ont énormément vulgarisé ce modèle, donc en français ça serait les dynamiques en spirale. Et c’est un modèle psychosocial qui vient des travaux d’un Américain qui s’appelle Claire Graves, qui est un chercheur universitaire qui, à la différence souvent des démarches universitaires, n’est pas partie d’une hypothèse pour ensuite aller la vérifier et la prouver par l’observation, mais il est partie de l’observation pour formuler des tendances et puis finalement un modèle. Alors déjà, peut-être que c’est intéressant de s’attarder sur le fait que c’est un modèle psychosocial.

Aliocha : Psychosocial, ça veut dire que c’est un modèle qui va à la fois s’intéresser à l’évolution des groupes et à l’évolution des individus. Psycho, c’est l’individu. Social, c’est le groupe, si je résume. Claire Graves s’est intéressée à comment est-ce que les individus évoluent et mûrissent, maturent dans leur vie, en imaginant dès le départ que les individus évoluent à titre de leur personnalité individuelle, mais aussi en lien avec leur environnement et qu’il y a une influence réciproque entre le groupe et l’individu dans cette évolution. Donc, il va poser des questions à des échantillons très importants de personnes, on parle de plusieurs dizaines de milliers de personnes qui ont été interrogées, et avec des questionnaires assez fournis, il va essayer de comprendre quelles sont les valeurs profondes de ces personnes.

Aliocha : Et quand on dit valeurs profondes, on parle pas de la réponse un peu spontanée que vous auriez si je vous dis tiens voilà, Tiens, cassons vos valeurs. On a des mots qui nous viennent, qui sont des jolis mots en général, qui sont les valeurs auxquelles on a envie de s’identifier et qui sont celles qu’on a envie de proclamer parce qu’on se revendique de ces valeurs-là. Mais en réalité, ces valeurs ne reflètent qu’une partie de ce à quoi on tient. En général, il y a aussi dans notre psyché des valeurs implicites, dont on peut avoir conscience si on se pose quelques questions, parce qu’elles sont relativement accessibles et ce sont des choses qui nous paraissent évidentes. Mais lui, il va regarder des valeurs, ce qu’on appelle les valeurs profondes, qui ne disent pas qu’est-ce qu’on pense, mais comment on pense le monde.

Aliocha : Et on le verra dans les exemples et quand on naviguera dans les différents niveaux de ce modèle, qu’on peut avoir des personnes qui semblent dire la même chose, mais qui en fait pensent le monde de manière très différente. Inversement, on peut avoir des personnes qui revendiquent des valeurs exprimées complètement opposées, alors que leur manière de voir le monde est strictement la même, et souvent par exemple elle serait normative. Si on regarde le monde aujourd’hui, il y a des visions du monde normatives, de gens qui se font la guerre, mais de chaque côté de cette guerre, ce sont des gens qui ont la même vision du monde, c’est-à-dire que leur manière de concevoir le monde, les rapports de domination, les rapports de société, etc. Est la même structurellement.

Jeanne : Et toi, qu’est-ce qui t’intéresse dans ce modèle? Qu’est-ce qui nous permet de voir, de comprendre finalement?

Aliocha : Ce modèle des dynamiques en spirale nous permet de comprendre pourquoi et comment quelqu’un change, quelqu’un évolue dans sa vie. En posant ces questions de manière périodique à un énorme échantillon de personnes, Claire Graves va se rendre compte qu’au fil des années, les gens évoluent dans leurs réponses, c’est-à-dire que leur manière de voir le monde change. C’est-à-dire que leur manière de considérer qu’est-ce que c’est qu’une posture mature évolue. Et, semble-t-il, évolue toujours selon les mêmes séquences. Donc on voit apparaître des cohortes, c’est-à-dire des groupes cohérents, qui vont se rejoindre et qui vont évoluer selon la même séquence.

Aliocha : Alors, Claire Graves a été très critiquée parce qu’au début on lui a dit, ben oui, mais t’es gentille, sauf que tes études ne concernent que des étudiants de psycho aux Etats-Unis, donc en fait c’est un public tellement homogène que ça ne nous renseigne pas du tout sur comment évolue l’humanité. Donc il a répliqué son étude d’abord dans des prisons et puis après dans des quartiers populaires et puis après etc et il a diversifié ces échantillons et puis ensuite ça a été répliqué dans plein de pays et il se trouve quelle que soit la culture, quel que soit le continent, quel que soit le niveau de richesse des gens, on voit apparaître cette même trame d’évolution et c’est ce que va nous montrer ce modèle qui est dessiné en spirale.

Aliocha : Alors Don Beck et Chris Cowan en ont fait une version qui est beaucoup plus accessible que les écrits de Claire Graves, avec des couleurs notamment pour chaque niveau, qui sont des étiquettes sur des niveaux de conscience. On va imaginer qu’on monte dans cette spirale en tournant, en passant par des niveaux de conscience successifs, en fonction des accidents de la vie, de notre propre aspiration à l’évolution, de nos rencontres, des influences, etc. Et ce qui m’intéresse beaucoup, c’est que comme il nous permet de comprendre pourquoi et comment est-ce qu’on change, nous les individus, et comment les groupes et les organisations changent, ça nous permet aussi de comprendre pourquoi est-ce que parfois ça ne change pas. Et pourquoi est-ce qu’on aimerait bien que ça change, mais on n’arrive pas à opérer le changement qu’on veut.

Aliocha : Parce qu’en fait, tout simplement, on est encore dans un niveau de conscience et de valeur qui est tellement fonctionnel qu’il n’a pas de raison de changer. Voilà, même si quelqu’un voudrait que ça change, si les personnes qui sont dans cette manière de voir le monde ne rentrent pas dans une dissonance suffisante, ça ne changera pas. Ça, c’est quelque chose que ce modèle nous apprend.

Jeanne : Je propose qu’on y aille, qu’on rentre dans ce modèle. Si vous nous écoutez, vous pouvez également télécharger la ressource de la spirale pour l’avoir sous les yeux. Ce sera plus facile à suivre et on y va. Je te laisse la parole.

Aliocha : Avant qu’on rentre dans les différents niveaux de conscience qui sont balayés dans ce modèle, je voudrais donner deux trois notions qui sont les piliers, qui sont un peu des préalables pour comprendre comment ça va se passer. Le premier, c’est de considérer que ce sont les conditions de vie qui influencent les cultures humaines et la culture des individus. Donc les conditions de vie vont donner ce qu’on appelle des métasystèmes de valeurs, c’est-à-dire qu’en fonction de son système de vie, évidemment, on n’a pas les mêmes valeurs. On n’a pas tant que ça de libre-arbitre sur nos valeurs. Ici, on imagine qu’on est dans le besoin, sur des besoins physiologiques de nourriture, d’abri. Les valeurs qui nous animent ne sont pas les mêmes que si je suis un cadre supérieur qui a fait huit ans d’études et qui vit dans le grand confort.

Aliocha : Ça c’est des choses que Maslow nous ont très bien modélisé. La deuxième chose c’est que ces grands systèmes de valeurs qu’on va voir évoluer vont passer leur temps à alterner entre des polarités individuelles et collectives. C’est-à-dire que toute notre vie individuelle et toute la vie des groupes se passe dans une oscillation entre les polarités de l’individu et du collectif. C’est probablement l’archétype de la polarité la plus puissante, c’est-à-dire que les individus, toute leur vie, cherchent à faire partie de collectifs, de groupes, à faire partie d’un couple, à faire partie d’une famille, à faire partie d’un groupe d’amis, d’une entreprise, d’un club, d’une asso, de se reconnaître dans des groupes.

Aliocha : Et en même temps, toutes les fois, nous, individus, que nous sommes dans un groupe, on est aussi confrontés aux frustrations qui sont générées par la polarité collective, parce que tout ce qui est nécessaire pour faire fonctionner un groupe, frustre la liberté, la souveraineté ou la puissance de l’affirmation individuelle. Et pourtant, un groupe est bien constitué d’individus. Si on n’a pas d’individus, il n’y a pas de groupe. Et sans groupe, nous n’existons pas. On va voir très tôt dans le modèle qu’on a absolument besoin des autres pour vivre. Et donc, le modèle va s’articuler sur deux axes, un axe de la singularisation, un axe de la socialisation, et on va alterner des valeurs d’un côté et de l’autre.

Aliocha : Le troisième pilier qui est très important, c’est de comprendre qu’on va passer par des niveaux de conscience en montant dans cette spirale, qui peuvent nous donner l’impression que parfois on revient au même endroit, comme si c’était un mouvement de balancier, mais on tourne en rond, et quand on revient au même endroit, en fait on n’est pas tout à fait au même endroit, on est au même endroit mais plus haut. D’où la forme en spirale. Et la forme en spirale pose comme principe que c’est un modèle qui est ouvert, c’est-à-dire qu’aujourd’hui on est capable de décrire un certain nombre de niveaux, on va en décrire huit niveaux ensemble, et ce modèle n’est pas terminé, puisque l’évolution n’est pas terminée.

Aliocha : Donc il y aura d’autres niveaux qu’on ne peut pas décrire depuis là où nous sommes, puisque ça peut sembler évident en le décrivant, mais c’est important d’en avoir conscience, on ne peut décrire un niveau de valeur que quand on y est. On ne peut pas, depuis l’intérieur d’un espace, décrire sa forme à l’extérieur. Il faut en être sorti pour pouvoir avoir cette perception. Donc on va avoir cette logique d’évolution et je le dis, mais je le redirai dans la description de chacun des niveaux, on appelle ça des niveaux et il y a une représentation ascendante de cette spirale et qui s’élargit. Il s’agit bien d’une holarchie, ça veut dire que chaque niveau transcende et inclut tous les précédents. Un niveau n’exclut pas les précédents. Quand on accède à un niveau, on est encore au niveau précédent.

Aliocha : C’est juste qu’on a une possibilité supplémentaire dans notre conscience, mais on ne perd pas ce qui a été traversé avant. Ça, c’est absolument fondamental à comprendre. Et c’est pas évident à appréhender quand on a l’habitude des échelles hiérarchiques un peu conventionnelles où on voit les modèles de personnalité comme des niveaux de progression où ce serait mieux de monter. En fait, la spirale dynamique ne nous dit pas que c’est mieux en haut ou c’est moins bien en bas. La question, c’est juste, est-ce que une vision du monde, est-ce qu’un méta-système de valeur est adapté à son environnement ou pas, s’il ne l’est pas, il peut avoir intérêt à évoluer vers plus de conscience ou pas.

Aliocha : Alors on va parcourir un peu rapidement ensemble ces différents niveaux de conscience qu’on retrouve dans les dynamiques en spirale et je vais les brosser de manière assez rapide parce qu’on aura l’occasion de revenir avec des épisodes un peu approfondis pour chacun d’entre eux. Le premier, et qui va être aussi le premier dans la chronologie de notre vie, il est coloré en beige et c’est le niveau instinctif. De la survie où la seule et unique chose qui compte pour un individu, c’est d’assurer ses besoins physiologiques et d’assurer sa survie. Donc dans nos vies individuelles, ce sont les premiers moments de la vie après notre naissance où la totalité de notre énergie est dédiée à respirer, manger, survivre, dormir au sens absolument physiologique.

Aliocha : Et parfois probablement qu’on retrouve ce type d’état dans le très grand âge, à la fin de la vie, où on est dans des moments de lutte pour quelques instants de vie, et donc le reste ne compte plus. Donc on est du côté de l’axe de la singularisation, où seul l’individu compte, les autres ne comptent pas. Et dans le livre de Beck et Cowan, ils donnent cet exemple qui est assez drôle, mais qui est un peu illustratif, d’un des seuls animaux sociaux qui vivraient selon ce code de valeur là, qui sont les gnous dans la savane, qui, lorsqu’ils sont poursuivis par un prédateur, vont donner un coup de corne au voisin pour qu’il tombe et que le voisin se fasse manger à sa place. On est dans le niveau zéro de la coopération. Néanmoins, ça permet à l’individu de survivre de manière relativement basique.

Aliocha : Le but ultime de l’individu c’est s’exprimer, exprimer ses besoins impérativement pour satisfaire les besoins primaires. Donc on est vraiment soumis à notre pulsion de vie, manger, dormir, chercher de la chaleur. Comme ce sera le cas pour chaque niveau, ce niveau-là atteint ses limites, c’est-à-dire qu’à force d’être guidé par nos instincts et notre pulsion primaire, on ne va pas pouvoir coopérer et on va se rendre compte très vite dans la vie qu’on a absolument besoin de l’autre pour survivre. Donc nous, dans notre existence, très vite, on en prend conscience, mais le nourrisson va entamer une relation avec les parents qui l’entourent. Un nourrisson qui fait des sourires, c’est un nourrisson qui rentre en fusion psychique.

Aliocha : C’est le niveau suivant qui est le niveau de la fusion, qui est coloré en violet dans le modèle et qui correspond au niveau des groupes à ce qu’on appelle une conscience tribale. Donc là, les individus ne se distinguent pas les uns des autres, tout ce qui compte c’est faire partie du groupe, c’est une vision du monde qui est complètement centrée sur la relation, et on va être dans un sacrifice du soi au service de la tradition, du désir des anciens, parce qu’on a une vision du monde où on considère que l’extérieur est dangereux. Ce qui est à l’extérieur de mon clan, de mon groupe, c’est dangereux. Donc, j’ai tout intérêt à rester bien au chaud ici, là où je suis, parce que c’est l’endroit de ma sécurité. Donc, c’est la famille, c’est le clan, c’est la tribu.

Aliocha : Les sociétés humaines vivent comme ça depuis environ 40 000 ans avec des structures tribales. Si on transpose ça dans l’âge adulte et une fois qu’on est passé par d’autres niveaux de conscience, il y a des rémanences de ce niveau de valeur à chaque fois qu’on dit on. Quand je dis on, parce que mon amoureuse et moi, on est parti en voyage et que je dis on est allé à Berlin, c’est le on de la fusion qui ne nous distingue pas et qui exprime cette vision là du monde. Qui est de la conscience fusionnelle. Cette conscience fusionnelle est fantastique parce qu’elle va nous permettre de survivre et de bénéficier de la solidité et de la sécurité du clan.

Aliocha : Et en même temps, ça va nous poser un problème assez rapidement parce que ça va être littéralement étouffant pour la possibilité de l’individu d’exister en tant que tel. Dans le sens où ici, dans la vision du monde du niveau violet, ce qu’on craint par-dessus tout, c’est d’être exclu ou d’être rejeté du groupe. Donc, on va complètement renier nos besoins psychiques d’affirmation individuelle et on va finir par sentir de l’étouffement ou de la pression, voire une sensation un peu d’abus de soi. Et donc, ça va nous donner l’impulsion du niveau suivant, qui est coloré en rouge dans le modèle.

Aliocha : Et qui est le niveau de l’affirmation de la puissance où le but ici des individus ça va être l’expression du soi immédiatement sans culpabilité pour satisfaire tous nos désirs donc on est dans quelque chose qui va être une explosion de l’individuation et une explosion de l’ego c’est l’apparition de l’ego au sens propre et la possibilité pour la personne de s’affirmer sans craindre quoi que ce soit, puisqu’on n’a plus la crainte d’être exclu du groupe, du fait qu’on croit dans sa force. Donc il y a l’apparition du courage, de l’honneur, de l’énergie de vie, on aime prendre des risques, etc. Et c’est un niveau de valeur qui va favoriser des représentations un peu héroïques ou des visions de conquête. Et donc l’envie de conquérir le monde, l’envie de partir en voyage, de créer, cette pulsion très créative qui est vraiment celle du niveau rouge.

Aliocha : Au niveau des sociétés humaines, on date ça à peu près dix mille ans en arrière, et c’est l’époque des grands groupes guerriers. Si je veux prendre une caricature de ça, c’est les sociétés vikings, qui sont complètement structurées autour de la force, qui est extrêmement valorisée, et quand un chef se fait tuer par un autre chef, on prend le nouveau chef qui est plus fort, et c’est super parce qu’on a un chef très très fort, et donc on est bien comme ça. Ce qui va permettre des groupes humains déjà beaucoup plus nombreux que la tribu, qui constituait des groupes humains de 70 personnes en général au maximum. Ici, on va arriver à avoir plusieurs milliers d’individus qui vivent ensemble parce qu’il y a l’expression de cette force.

Aliocha : Si on va loin dans cette polarité, dans l’expression de la puissance individuelle, on va voir apparaître des dysfonctionnements, du trop de cette polarité, de l’excès et du dysfonctionnement de ce niveau-là de valeur et de cette vision du monde. Et l’excès ou le trop de la puissance et de l’affirmation, ça va créer pour les autres individus du groupe de l’inhibition. Et des situations qu’on pourrait qualifier de violentes. Donc l’apparition de la brutalité, je pourrais dire, et de l’inhibition pour les autres dans ce niveau-là va permettre l’émergence du niveau suivant, qui est coloré en bleu, et qui est l’émergence du niveau normatif. Alors là, tout d’un coup, on prend conscience de l’intérêt d’avoir des règles du jeu.

Aliocha : Parce qu’on va se rendre compte que si on fait un petit sacrifice là tout de suite et qu’on accepte de vivre avec la frustration qui va avec, on aura un bénéfice plus tard. Le sacrifice immédiat pour un bénéfice plus tard, c’est l’apparition de la conscience du niveau bleu normatif. Dans l’enfance, ça arrive après l’âge de la puissance, donc probablement aux alentours de 5 ans, où, tout d’un coup, l’importance de la règle devient vraiment prégnante dans l’existence. C’est le moment aussi où apparaît l’ethnocentrisme, c’est-à-dire la conscience qu’il y a une existence ethnocentrique du monde et qu’on peut avoir un bénéfice à se sacrifier soi individuellement pour le bien commun. Donc c’est l’apparition des causes, des grandes idéologies, de la notion de mission Et on va voir apparaître aussi des notions de morale, de ce qui est bien et ce qui est mal.

Aliocha : Et donc, d’un instrument social qui est extrêmement structurant, on aura l’occasion d’y revenir dans l’épisode dédié à ça, mais l’apparition de la culpabilité. Jusque là, la culpabilité n’existe pas. D’ailleurs, c’est très intéressant de voir que toutes les études qu’on fait sur pourquoi est-ce que les gens respectent des règles, pourquoi les gens respectent une loi, on a tendance à répondre spontanément, c’est parce qu’il y a des sanctions, il y a des amendes, il y a de la prison, etc. Mais en fait, non, pas vraiment. On respecte une loi pour éviter la culpabilité qui va avec le fait d’enfreindre la loi. Sinon, les prisons seraient vides.

Aliocha : Donc ça, c’est vraiment ce niveau de conscience qui va permettre des choses fantastiques sur le plan de la structuration de l’humanité, parce que du coup, on va voir apparaître des hiérarchies formelles très complexes, très sophistiquées, avec des étages, des structures hiérarchiques, parce qu’on aime l’ordre et pour créer de l’ordre, on crée des hiérarchies. Donc, on est très à l’aise dans cette vision du monde avec des notions de caste, avec des notions de hiérarchie, de domination et de soumission qui sont l’ordre du monde. Et on considère que c’est ainsi, c’est très bien comme ça. Donc depuis 3 000 ans, on pourrait considérer que l’humanité vit dans un monde… On peut dater l’apparition de cette conscience dite traditionnelle, du niveau ethnocentrique bleu, il y a à peu près 3 000 ans. Les structures humaines de travail qui ont permis la construction des pyramides d’Egypte, c’est du bleu normatif.

Aliocha : Le développement et l’essor de l’agriculture, c’est du bleu normatif. La Rome antique, l’idée qu’il y ait des lois qui régissent la vie de la cité, c’est de ce niveau-là.

Jeanne : Et aujourd’hui, ce serait quoi les manifestations de ce niveau-là?

Aliocha : Et on va retrouver cette manifestation dans tous les endroits où nous faisons référence à l’ordre, à la hiérarchie, au respect des règles, des conventions. Si vous trouvez que c’est important de respecter le code de la route, c’est parce que vous avez une partie de vous qui souscrit à cette vision du monde. Sinon vous diriez que ça n’a aucune importance, la seule chose qui compte c’est l’expression de son désir. Si je veux rouler vite, je roule vite, peu importe le reste. Si je me dis oui mais j’ai moi-même intérêt à respecter le code de la route parce que comme ça je peux compter sur le fait que les autres respectent le code de la route et donc j’ai un bénéfice futur c’est à dire que je vais rester en vie plus longtemps alors ça c’est une vision du niveau normatif qui n’était pas accessible avant.

Aliocha : Donc quelque chose de très structurant et aussi l’émergence de l’idée qu’un ordre nous dépasse, qu’il y a quelque chose de plus grand que nous. Donc ça va être aussi l’émergence des grandes causes, des grandes religions monothéistes aussi, des causes comme le communisme par exemple, par du même endroit, du même principe de vision du monde. Donc vous voyez, ça par exemple, c’est un bon exemple de choses qui dans le discours peuvent sembler être complètement opposées, entre une religion monothéiste et une vision du monde communiste, qui se veut athée, etc. En fait, la structure de valeurs profondes sous-jacentes est exactement la même, mais le discours est strictement opposé.

Jeanne : Quelles vont être les limites?

Aliocha : L’inconvénient, si on va trop loin, ou si on s’arrête dans l’évolution à ces structures formelles, à cette normativité, c’est qu’on va créer des structures trop rigides. C’est un lieu commun de critiquer la rigidité ou la bureaucratie des administrations, mais c’est parce qu’on critique la rigidité des structures formelles du niveau bleu. Donc ça, ça va permettre l’émergence du niveau suivant orange qui est à nouveau sur l’axe de l’individuation, qu’on appelle rationnel, individualiste, où là le but c’est de s’exprimer, donc d’exprimer le soi, d’une manière qui néanmoins est calculée pour ne pas déclencher l’agressivité des autres.

Jeanne : Est-ce qu’on a conscience qu’il y a du niveau rouge quelque part et que ça pourrait réémerger?

Aliocha : Oui. Alors, on est passé par niveau rouge, donc c’est-à-dire qu’exprimer le soi, on sait tout le bénéfice que ça peut apporter, mais on a aussi compris que ça pouvait devenir très violent, donc on accepte les règles. Et là, on va revenir dans l’expression du soi qui intègre le fait que les autres aussi veulent s’exprimer et qu’on a intérêt à contractualiser ensemble. De cette manière, on évitera l’écueil de la brutalité ou de la violence du niveau rouge. Ça apparaît dans l’histoire au 18e siècle, c’est les lumières et puis les modes de pensée qui vont suivre, la démocratie libérale comme on la connaît, c’est-à-dire la démocratie du débat, où on considère que c’est une bonne chose de débattre et que si une loi ne nous convient plus, le débat et le vote est une bonne manière de mettre à jour la règle.

Aliocha : Ça, c’est une idée du niveau orange. Jusque là, ça n’avait jamais traversé l’idée de personne. La loi, c’est la loi et c’est ainsi. Alors que là, on va voir apparaître l’idée de l’agilité et de la souplesse, parce qu’on trouve que c’est mieux d’être souple et agile. L’idée, c’est qu’en assouplissant ces cadres, on va permettre une plus grande efficacité. Des structures, des organisations, des pays, même de la cellule familiale. Et donc, on va se donner plus de chances de se réaliser soi-même tout en faisant société. Ça, c’est vraiment une préoccupation au niveau orange, ce qui va amener énormément de prospérité dans le monde. Jamais un système de conscience n’aura créé autant de prospérité en si peu de temps. La quantité de richesse produite dans le monde entre le 18e siècle et maintenant est phénoménale par rapport aux millénaires d’histoire qui ont précédé.

Aliocha : C’est un niveau de valeur et de vision du monde dans lequel on s’intéresse énormément à la logique et à la rationalité. On a besoin que tout ait du sens. Ce qu’on ne peut pas expliquer, ça n’existe pas. La magie, ça n’a pas de sens. Le hasard, ça n’existe pas. Tout a une cause et toute cause a une conséquence. Et on aime cette logique. Dans les postures comportementales de l’adulte, ça va se traduire par la recherche de compréhension. Quand quelque chose ne nous convient pas parce qu’on a besoin de comprendre, c’est l’expression de cette vision du monde. Parce que comprendre est très important. Ça va créer des systèmes très performants, très fiables, et ça va nous donner des individus très motivés par ce qu’ils ont à faire.

Aliocha : Donc on est capable du coup d’avoir des buts de vie, d’avoir de l’ambition, de faire des études longues pour avoir une belle carrière, d’emprunter de l’argent pour acheter une maison, de faire des projets pour l’avenir, etc. De penser à l’éducation de nos enfants, mais en même temps, on fait attention à son niveau de vie. Tout ça, toute cette manière-là de voir le monde, c’est du niveau orange. C’est probablement le niveau de conscience qui est dominant en Europe aujourd’hui. Ça veut dire que c’est dans ce niveau là qu’on va croiser le plus de gens qui ont leur réflexe de fonctionnement. Les limites du niveau orange rationnel individualiste sont que finalement, cette recherche permanente d’efficacité, du toujours plus, peut à un moment donné, paradoxalement, faire perdre le sens.

Aliocha : C’est-à-dire qu’à un moment donné, les gens ne savent plus pourquoi ils continuent à s’enrichir ou pourquoi ils veulent toujours être plus optimaux, plus efficaces, plus une meilleure version d’eux-mêmes, etc. Et que les choses perdent leur sens. Ce qui peut créer une sorte de déconnexion par rapport à ce qu’on est en train de faire, à sa vie professionnelle, etc. Ou on peut avoir aussi une autre limite de ce système, c’est une forme de cynisme où les gens s’exploitent les uns les autres et se manipulent dans le but d’obtenir cet enrichissement ou cette plus grande efficacité ou cette plus grande rapidité. Donc ça c’est un peu la caricature du monde dysfonctionnel du travail comme on le connaît maintenant et une critique qui est souvent faite de ce niveau là.

Aliocha : Et en même temps, alors là il y a un verrou qui n’est pas facile dans le niveau orange pour passer au niveau suivant, c’est que comme il y a une très très grande puissance rationnelle et logique, il y a un peu la conviction qu’il n’y a qu’à améliorer les systèmes et comme ça on aura réglé les problèmes. Sauf que, comme tout problème systémique, un système de valeur ne peut pas régler les problèmes qu’il a fabriqués. Il va continuer de générer les mêmes types de problématiques. Donc les sensations d’essoufflement des systèmes économiques, par exemple, peuvent être la manifestation des limites qu’on atteint, peut-être, de ce niveau de conscience.

Jeanne : Et les systèmes managériaux, pareil?

Aliocha : Oui, voilà.

Jeanne : Vous continuerez à repenser des systèmes d’organisation?

Aliocha : Oui. On se réorganise perpétuellement pour régler des problèmes, mais les problèmes, on ne les règle pas parce qu’en fait, ce ne sont pas des problèmes, c’est des manifestations dysfonctionnelles d’une polarité qui continuent d’être nourries toutes les fois qu’on essaye d’optimiser encore plus. Et donc on va évidemment dépasser ça en allant vers le niveau de conscience suivant qui est à droite sur le modèle sur le dessin, donc sur l’axe de la socialisation, on est à nouveau dans l’idée de sacrifier le soi, c’est-à-dire je vais sacrifier mes désirs et mes pulsions personnelles pour obtenir l’harmonie collective et donc individuelle. L’harmonie du groupe est la chose la plus importante que je vais favoriser y compris en renonçant à l’expression de qui je suis, de ma singularité, etc. Pour ne pas brusquer, pour ne pas être violent, etc. Parce que je valorise énormément le pluralisme et l’empathie.

Aliocha : On appelle ce niveau pluraliste empathique pour cette raison. Donc on préfère faire un pas en arrière plutôt que de déranger. Et il y a une énorme préoccupation de l’inclusion, de la diversité des idées, de la diversité spirituelle. Il y a de la place pour l’accueil des émotions. Ces choses-là sont très importantes dans ce niveau pour venir corriger justement toute la souffrance générée par les niveaux orange qui sont devenus dysfonctionnels. Ce niveau vert est très, très passionnant et l’épisode sera sûrement un des plus fournis de notre série parce qu’on le verra qu’il contient son propre verrou qui l’empêche d’évoluer.

Aliocha : C’est-à-dire que comme c’est des systèmes très préoccupés par l’inclusion, le respect de la diversité, des émotions, des singularités, etc., et en même temps qu’il veut de l’harmonie, il va consacrer une énergie énorme à cette régulation et cette inclusion, et saboter l’efficacité des systèmes dans lesquels il est mis en place. Or, le niveau vert n’apparaît que dans les pays riches. Le niveau vert n’apparaît que grâce à la prospérité créée au niveau de conscience orange qu’il a précédé, et en même temps il va le saboter. D’où l’espèce de tension assez forte qui existe entre la vision du monde orange et verte, si je les résume comme ça, qui se critiquent l’une l’autre et qui vont avoir du mal à s’entendre.

Aliocha : Jusqu’ici, À chacun des niveaux de conscience que j’ai listés très rapidement dans ce premier exposé, chacun et chacune pense que sa vision du monde est la meilleure qui vaille et que les autres se trompent. Et que globalement, si je regarde, où que je sois dans le modèle, si je regarde les niveaux qui sont plus bas dans la spirale, par lesquels je suis moi-même passé avant mais dont je ne me souviens plus, j’ai tendance à les considérer comme un peu archaïques et poussiéreux. Et sous-évoluer dans une vision vraiment, pour le coup, très hiérarchique. Et les niveaux qui seraient en-dessus, je vais avoir tendance à les considérer comme complètement perchés, hors-sol, et puis je me dis qu’au fond, ils finiront bien par comprendre et revenir à la raison.

Aliocha : Donc si vous vous êtes dit ça pendant mon exposé, c’est probablement que vous êtes quelque part dans tout ce que je viens d’énoncer. Mais vous verrez que ce n’est pas un cul-de-sac et qu’on a la possibilité de dépasser ça. Et c’est ce qu’on va voir dans ce que les auteurs appellent le deuxième tiers de la spirale. Donc là, on va repartir pour un tour avec d’autres niveaux de conscience qui, tout d’un coup, changent de paradigme par rapport à cette hiérarchisation des valeurs et arrêtent de considérer qu’il y a des bonnes valeurs et des mauvaises valeurs, ou des valeurs meilleures que d’autres, et considèrent que toute valeur ou toute vision du monde peut être adaptée à un environnement. Et que selon son environnement et donc selon si elle est fonctionnelle ou dysfonctionnelle, elle mérite d’évoluer ou pas. Le niveau suivant dans le modèle est jaune.

Aliocha : On appelle ça le niveau intégratif. C’est l’apparition d’une conscience intégrale. Une conscience intégrale, c’est une conscience dans laquelle, en fait, tout ce qu’on vient de se dire jusqu’à présent est complètement valable, peut cohabiter. Je reconnais que j’ai tout ça en moi et je reconnais qu’il y a tout ça en l’autre. Et donc je peux vivre avec cette différence beaucoup plus sereinement parce qu’on va voir apparaître une certaine aisance pour naviguer dans les paradoxes. Il y a même un goût pour les paradoxes à partir de ce niveau-là, parce que la vision du monde du niveau jaune intégratif, c’est une vision du monde comme un ensemble de systèmes complexes interdépendants. Et donc ça, c’est hyper bien d’intégrer que le monde est complexe et que ce serait une mauvaise piste que d’essayer de tout simplifier.

Aliocha : On ne veut pas réduire les choses et ça va nous permettre beaucoup de possibilités pour dépasser les incompatibilités qu’on a entre les niveaux précédents, qu’on explorera dans les différents épisodes. Mais comme celui que je viens de mentionner, entre le vert et l’orange qui vraiment n’arrivent pas à s’entendre, on retrouve ça aussi entre le niveau orange et le niveau violet. Voilà, le niveau rationnel individualiste ne peut pas comprendre la vision du monde tribal, magique et ancestral, rituel, du niveau violet. Ça lui semble complètement dépassé et inversement. Donc là on va dépasser ça. Nous, c’est un sujet qui nous intéresse beaucoup parce que l’émergence d’un système comme l’Holacratie arrive dans le niveau jaune. L’Holacratie vise à réintégrer des paradoxes et à dépasser des dualités. Donc, c’est exactement cette préoccupation-là. On commence à avoir des organisations qu’on peut qualifier d’intégratives.

Aliocha : On commence à croiser des gens qui vraiment ont une conscience intégrale. C’est quelque chose qui est présent dans le monde depuis, on va dire, 40, 50 ans. Progressivement, et si on devait trouver une limite à ce niveau-là, même si je pense qu’elle est loin d’être atteinte dans l’humanité, mais si on allait trop loin d’en intégrer toujours plus de complexité, on pourrait glisser dans quelque chose qui accumule les modèles, et les modèles, et les modèles, et les recherches d’explications et de paradoxes, et on met des paradoxes dans des paradoxes, puis à la fin plus personne ne comprend rien, et on pourrait se noyer soi-même dans une espèce d’intellectualisation et de surcomplexification du monde. Dans cette idée peut-être un peu vaniteuse qu’au fond tout pourrait être tout pourrait être explicable si on a des modèles suffisants.

Aliocha : Avec peut-être un risque, si quelqu’un allait trop loin dans cette façon de voir le monde, d’une sorte de renoncement et de retrait, qui ne pourrait être dépassé que par le niveau turquoise, qui est le niveau suivant, qu’on appelle le niveau de conscience holistique, où enfin on sort du monde dual. On est au-delà de l’intégration des paradoxes et des polarités, puisque le monde n’est plus vu comme dual, donc on s’approche du unus mundus, du monde 1, et de la sensation à la fois physique, psychique et spirituelle de faire partie d’un tout. Alors là, on est évidemment dans quelque chose de très émergent. On fera quand même un épisode là dessus parce que je pense que c’est assez passionnant et ça peut être très inspirant.

Aliocha : Notamment parce qu’on verra qu’il y a le niveau de conscience qui est dominant chez nous, qui est notre manière la plus naturelle de voir le monde. Mais ça ne nous empêche pas de naviguer. Qu’on le veuille ou non, dans des niveaux plus hauts ou plus bas de la spirale en fonction des contextes, des rencontres, etc. Et on peut tout à fait intentionnellement aller mobiliser des visions du monde qui ne sont pas forcément à l’endroit où on pense le plus spontanément. Et c’est entre autres une manière de grandir, je crois.

Jeanne : Merci beaucoup Aliocha, je trouve que c’est un modèle qui nous permet de voir les choses différemment et de s’ouvrir, donc j’ai hâte des prochains épisodes. Et merci à vous chers auditeurs et auditrices d’avoir écouté l’épisode jusqu’au bout. Le podcast a besoin de vous pour grandir, donc n’hésitez pas à vous abonner.