Et si le théâtre n’était pas qu’une histoire de scène, mais un terrain d’exploration de soi ? Coach et comédien, Yann Salètes nous parle de ce que le jeu théâtral révèle : nos postures, nos émotions, nos résistances, nos élans. Dans cet épisode, on explore comment le théâtre peut devenir un puissant levier de transformation pour les équipes, les managers et les dirigeants.
Les formats abordés : Théâtre Forum, théâtre systémique, théâtre d’improvisation, restitution théâtrale improvisée, jeux de rôles et simulations, saynètes guidées et illustratrices.
Exemples concrets : En séminaire d’équipe : comment faire respecter les consignes de sécurité sur les chantiers ? — En journée annuelle : comment dynamiser un collectif de 300 agents du département ?
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Jeanne — Vous écoutez les studios Sémawé, un podcast pour inspirer vos pratiques managériales. Nous explorons ensemble des outils, des pratiques, des grilles de lecture et des retours d’expérience. Aujourd’hui, je suis avec Yann. Yann, tu es facilitateur, tu fais du coaching et du théâtre, et tu arrives à mixer ces trois approches dans ta pratique professionnelle. Aujourd’hui, on va explorer avec toi différents formats, ce qu’ils permettent, les bénéfices qu’on peut en attendre, et surtout comment on se lance dans ces formats qui changent un peu les codes.
Yann — Effectivement, on va explorer comment le théâtre peut être un outil au service du processus de coaching individuel ou collectif, et voir ce qu’il permet à travers plusieurs outils — sept, en tout cas, que j’ai répertoriés pour vous.
Jeanne — Ok, on commence par lequel ?
Yann — Un outil assez classique : le Théâtre Forum, qui vient du Théâtre de l’Opprimé d’Augusto Boal. Il est souvent mobilisé pour mettre à distance des situations perçues comme problématiques, figées, des nœuds, des impasses que vivent les organisations — ces types de situations dont on se dit qu’elles sont figées et qu’on ne va pas pouvoir les faire évoluer. Le Théâtre Forum permet une prise de conscience collective de ces situations et de développer du pouvoir d’agir au niveau individuel. Ces situations sont représentées sous forme de scénettes, et on permet aux participants de proposer des alternatives — comment ils feraient différemment, comment ils diraient différemment — et surtout de voir, dans le feu de l’action, les conséquences de ça. Ça permet d’aborder des sujets de fond de manière un peu décomplexée, de les mettre à distance de la réalité, et de permettre l’expression, le partage de représentations, qui provoquent souvent des déclics, des prises de conscience permettant d’identifier des passages à l’acte au niveau individuel.
Jeanne — Donc une prise de conscience individuelle, mais aussi collective, parce qu’on prend conscience du système, des interactions. Qui sont les personnes qui vont proposer les premières scénettes ?
Yann — On travaille directement avec les groupes en question dans une organisation — une association, une entreprise, une collectivité. Souvent, on a identifié un enjeu, un besoin, un problème, et on met directement au travail les participants pour qu’eux construisent une scénette et nous disent : « moi, dans ces cas-là, qu’est-ce que j’ai vécu, qui était perçu comme problématique, et comment je voudrais pouvoir le transformer ? ». Ça permet d’incarner des situations souvent un peu intellectualisées, ou perçues comme un peu trop hautes pour être attrapées. Tu parlais de système : il y a un deuxième outil assez puissant, le théâtre systémique. Souvent, dans les situations vécues par les individus, il y a un angle mort : dans quel système elles apparaissent. Il y a des nœuds relationnels, un ensemble de facteurs, d’acteurs, qui génèrent des situations problématiques. Le théâtre systémique permet de les faire toutes exister pour pouvoir jouer avec : voir une situation sous différents angles, et percevoir, comme un effet miroir, là où j’ai un nœud relationnel, comment je peux regarder la situation depuis mon interlocuteur ou depuis une tierce personne. Ça provoque des transformations plus individuelles, ça permet de regarder les choses différemment et de sentir — on fait plus appel à l’intuition, au somatique — ce qui est juste pour nous ou ce qui ne l’est pas.
Jeanne — Donc, si je comprends bien, je vais pouvoir amener une situation que j’ai vécue, une situation moins confortable, et incarner la personne qui m’a agacée ou mise en colère, c’est bien ça ?
Yann — Voilà, tout à fait. Et je vais pouvoir me regarder moi-même, dans cette situation problématique, à travers son prisme, ses lunettes à elle. Ça va me permettre de comprendre quels sont les enjeux relationnels vus de cette personne, ou de tout autre acteur du système. C’est extrêmement puissant, et, j’allais dire, en premier lieu contre-intuitif — c’est pour ça que ça fait naître des prises de conscience parfois assez puissantes. Le théâtre d’improvisation, lui, est très répandu, très connu ; on en connaît la pratique ludique, il est souvent utilisé comme team building. Mais moi, j’en ai une approche un peu plus profonde, parce que dans le théâtre d’improvisation, il y a en jeu des compétences de leadership et de coopération. Pour faire de l’improvisation, il faut savoir s’exprimer, écouter, agir dans l’ici et maintenant avec du lâcher prise. Ça mobilise aussi la confiance — confiance en moi, confiance dans les autres, et l’élastique qu’il y a entre les deux. Tout ça, on en a besoin pour travailler en équipe, pour diriger une équipe, pour le leadership. Quels que soient les thèmes sur lesquels l’improvisation se fait, si on regarde comment ça se fait, il y a beaucoup à en dire sur les dynamiques collectives. C’est souvent un outil extrêmement puissant pour adresser la manière dont on s’exprime, dont on s’écoute, dont on coopère, dont on prend des initiatives, ou dont on soutient les initiatives dans une équipe.
Jeanne — Et qui sont les acteurs de ce théâtre d’impro ?
Yann — Les acteurs de la vraie vie, les acteurs de l’équipe. Fréquemment, quand on travaille avec une équipe, on peut vraiment mettre en jeu ces acteurs de l’équipe, qui ne sont bien entendu pas comédiens professionnels. Il y a différentes mises en situation qui permettent de tranquilliser tout le monde, et de prendre du recul : ne plus être le nez dans le contenu, mais le nez dans le processus, dans le « comment on fait ». Fréquemment aussi, dans les séminaires d’équipes, d’organisations, de réseaux, il se passe plein de choses — il y a parfois des centaines de personnes — et ce qu’on propose souvent, c’est de la restitution théâtrale improvisée : des comédiens qui assistent à tous les ateliers, qui rôdent, qui papillonnent, et qui saisissent des éléments de processus, des émotions vécues, du verbatim, des moments forts, des coups de gueule et autres aspérités, pour les mettre en relief lors d’une restitution théâtrale improvisée. Ça mobilise un autre regard, plus sensible, plus incarné, moins politiquement correct, pour cerner les enjeux. Je rappelle qu’on parle de jeu théâtral, qu’on « met en jeu ». Et sémantiquement, le terme « enjeu » : quand on organise un séminaire, on a un enjeu. Le fait de pouvoir le mettre en scène, de mettre en relief de manière décalée ces enjeux, permet souvent de mieux les attraper, de mieux les comprendre, et de repartir avec une expérience vécue plus sensiblement qu’intellectuellement, pour les objectifs du séminaire.
Jeanne — Donc là, c’est le quatrième format que tu nous présentes, et c’est finalement le seul dans lequel il y a des comédiens professionnels : dans les trois premiers, ce sont les parties prenantes des équipes qui sont actrices des différentes scénettes.
Yann — Oui. En fait, peu importe : recourir à des comédiens professionnels, c’est très intéressant, mais recourir aux participants aussi. Personne et tout le monde est acteur. Tout le monde a été enfant, tout le monde a joué en disant « on aurait dit que… » et a convoqué cette même énergie que de proposer aux gens de jouer. Bien entendu, on met toutes les protections et les permissions nécessaires pour que l’expérience ne soit pas désagréable, mais personne et tout le monde est acteur. Une fois qu’on a posé ça, on a fait une bonne partie du travail. Ce qui est fréquemment utilisé en formation, ce sont les jeux de rôle, les simulations. Ce sont des outils assez intéressants, dans le sens où ce qui manque souvent pour comprendre quelque chose, pour décider ou pour passer à l’action, c’est de faire, d’oser, d’entrer dans l’action. C’est le psychologue Frankl qui disait que le sens vient dans l’action : pré-intellectualiser le sens de quelque chose sans qu’il soit vécu dans l’action, c’est possiblement partir sur une fausse route. Donc, oser — on parle bien sûr d’entretien d’embauche, de discours, de choses qui peuvent nous bloquer — la mise en situation sans filet permet de mettre les choses à distance, et c’est souvent un tremplin vers quelque chose de concret. Le débrief de ces jeux de rôle permet à la personne de dire qu’elle a vécu quelque chose, somatiquement, dans son corps : soit une espèce de chaleur d’évidence, complètement alignée, où elle sait qu’elle est au bon endroit ; soit des nœuds situés dans son corps, où elle sait que ce n’est pas ajusté pour elle. Convoquer ça en coaching individuel peut nous prendre une demi-heure, là où une mise en situation d’une minute peut nous amener directement dans le vif du sujet.
Yann — Ce sur quoi je voulais vraiment insister, c’est que le théâtre met en jeu les émotions et les intuitions. Ces fameuses émotions que, en tant que coach individuel ou collectif, on veut pouvoir accompagner la personne à vivre et à transformer en actions bonnes pour elle — et parfois, on a du mal. Le théâtre est basé là-dessus. Quand on adresse la peur, qui est l’anticipation d’un risque, avéré ou pas, il faut oser : le théâtre nous invite à mettre en jeu, à oser, à entrer dans l’action. Lorsqu’on a des émotions plus proches de la colère, c’est qu’une frontière personnelle a été dépassée ; souvent, on est tétanisé par l’émotion, qui peut virer à la violence ou à d’autres formes — mettre en jeu cette émotion peut nous permettre de la transformer en action, en demande concrète. La tristesse, plutôt associée à un deuil en train d’être fait, à accepter quelque chose : vivre une émotion collective liée au théâtre — on parlait de la catharsis dans le théâtre antique — pour faire des deuils, c’est aussi assez puissant. Et la joie, bien entendu, est une émotion qui se partage par excellence : quand on célèbre, le théâtre peut nous y aider. Donc le théâtre offre souvent des chemins plus directs vers ces émotions et vers ce qu’elles peuvent nous dire.
Yann — On utilise aussi fréquemment le théâtre pour adresser le thème des compétences relationnelles, qui nous est cher à Sémawé. On a un modèle qu’on utilise beaucoup pour ça : la spirale dynamique, qui nous propose que les compétences relationnelles sont toujours dans un contexte, dans une situation. Il n’y a pas de bon ou de mauvais comportement : il y a juste des comportements fonctionnels ou dysfonctionnels en fonction de la situation. On sort du bien et du mal pour être dans du trop ou du pas assez. Intellectuellement, on peut le comprendre, mais le vivre est aussi très intéressant : explorer les mille et une manières de s’affirmer, de recadrer, de donner du sens à une situation, ça permet de comprendre plus facilement là où il y en a trop, là où il n’y en a pas assez, et de porter un regard sur ces compétences relationnelles. On propose donc très fréquemment des scénettes composées à partir du vécu réel de l’organisation, pour mettre en relief ces compétences et permettre aux personnes d’interagir, de proposer leur propre vision de ce qui est en jeu dans une scène.
Jeanne — Donc la scène agit comme un révélateur d’angles morts, ou de situations qu’on connaît, qu’on a l’impression d’être figées, mais que le théâtre nous permet de voir différemment. Tu nous as parlé aussi de prise de conscience et d’un accès plus direct aux émotions : il y a plein de bénéfices à ces formats. Pour autant, le mot « théâtre » fait parfois peur, autant aux participants qu’aux commanditaires, qui pourraient être freinés. Est-ce que tu aurais une expérience récente à nous partager, pour illustrer comment tu mobilises le théâtre dans des situations de séminaire ou de formation ?
Yann — Effectivement, le théâtre peut faire peur. Des fois, je n’utilise même pas le mot « théâtre » : on va se mettre en situation, vivre des exemples, pour désacraliser ce terme — et bien souvent, ça suffit. Par exemple, on a travaillé avec le groupe GCC, qui est dans le bâtiment. Dans l’imaginaire collectif, les électriciens — parce qu’il s’agissait d’électriciens — ne sont pas des férus de théâtre, et ils n’étaient pas non plus enchantés, au début, de se prêter à ce jeu. Mais pour adresser le thème de la sécurité dans le bâtiment, qui est vraiment le nœud qui guette toutes les entreprises du bâtiment, j’ai proposé de mobiliser du Théâtre Forum, amené progressivement, avec toutes les sécurités nécessaires. Et c’était assez saisissant : comme les injonctions de l’encadrement, ou la résistance passive du terrain, étaient perçues comme un nœud insurmontable ; et comme, en mettant en jeu des situations très concrètes — de risque, de port de vêtements de sécurité, d’anticipation de problèmes — on avait pu mettre le doigt très concrètement sur des comportements pas forcément ajustés, des rôles un peu flous, des croyances limitantes que les uns avaient sur les autres et inversement. En mettant suffisamment à distance pour n’incriminer personne, mais pour provoquer une prise de conscience collective, où chacun pourra faire son beurre et, j’allais dire, enlever les pierres de son propre jardin.
Jeanne — Merci beaucoup Yann d’être venu au micro de Sémawé. Et merci à vous, chers auditeurs et auditrices, d’avoir écouté cet épisode jusqu’au bout. Le podcast a besoin de vous pour grandir : n’hésitez pas à vous abonner et à en parler autour de vous.