Samuel Poulingue dirigeait Le Messageur, une SCOP bretonne spécialisée dans l’accessibilité à la communication pour les personnes malentendantes : transcription en temps réel, sous-titrage, solutions pour faciliter les échanges dans les environnements professionnels. En 2022, il entame avec Sémawé un accompagnement à l’adoption de l’Holacratie. Il nous raconte le cheminement qui l’y a conduit.
En tant que fondateur et dirigeant : comment en es-tu arrivé là ?
Au départ je viens du monde de l’éducation populaire, je suis un ancien animateur socio-culturel. Je me reconnais très fortement dans les valeurs de l’économie sociale et solidaire. Ce qui me porte vraiment c’est :
« Comment tendre collectivement vers un but socialement utile, créer un projet collectif où chacun trouve sa place selon un modèle économique participatif ? »
En 2008, dans le cadre d’une de mes missions, je découvre l’association des devenus sourds et malentendants de la Manche (l’ADSM Surdi 50). C’est véritablement une rencontre avec un univers dont j’ignorais tout. Je croyais que ces personnes arrivaient bien à communiquer grâce à la langue des signes et à la lecture labiale, voire qu’avec des aides auditives les conditions de l’échange étaient réunies. J’apprends à ce moment-là que non : 99 % des personnes malentendantes ne communiquent pas en langue des signes, et les aides auditives ne résolvent pas vraiment leur problème. La communication entre personnes entendantes et malentendantes pose de véritables difficultés qui leur compliquent vraiment la vie.
Je m’empare alors de ce sujet : comment contourner cet obstacle et créer des conditions favorables de communication ? C’est ce qui m’anime encore aujourd’hui.
Peux-tu nous raconter ta rencontre avec Holacracy ?
En 2012 je crée la SCOP Le Messageur avec mon acolyte Jean-Luc, papa d’un fils autiste et sourd. Nous partageons la même vision et son expérience de vie est précieuse. Notre expertise est alors en construction sur les techniques liées au son, à la gestion des prises de parole et sur les méthodes qui permettent d’écrire à la vitesse de la parole.
Nous nous lançons, nous osons et nous avançons par itérations, en utilisant nos échecs comme source d’apprentissages.
Entre 2012 et 2017, l’équipe fluctue entre 2 et 4 personnes, et chaque prestation est une occasion de progresser. Nous collaborons régulièrement avec des indépendants.
À partir de 2019, je dois continuer l’aventure seul, Jean-Luc arrête progressivement son activité. À cette époque, l’entreprise est vulnérable et manque de stratégie. J’avais la croyance que si nous réalisons un travail de qualité, les clients arrivent seuls jusqu’à nous.
Je participe alors à une AG des SCOP et j’assiste à la présentation d’un DU de Business Management de Paris Dauphine, conçu pour les dirigeants de SCOP et de SCIC. Je décide de me former pour acquérir les outils qui me manquent.
Je m’inscris au DU en 2018 et c’est à ce moment-là que je découvre l’Holacratie. Un des intervenants nous en parle pour nous dire que ça ne fonctionne pas. Et grâce à des collègues de SCOP qui la connaissent déjà, ça devient un vrai sujet de débat que nous abordons en soirée, après les cours. Tout ça me donne envie de creuser cette piste, sans certitude qu’Holacracy est forcément ce qu’il nous faut.
Je suis à la recherche d’un management qui permette le respect et l’épanouissement des individus dans leur vie professionnelle et personnelle.
Qu’est-ce que tu as entrepris pour aller plus loin ?
J’ai suivi un MOOC de l’Université Du Nous sur la gouvernance partagée, j’ai lu le livre de Frédéric Laloux « Reinventing Organizations » et la bande dessinée sur l’Holacratie. Puis j’ai découvert Sémawé pendant le confinement en suivant leurs webinaires, et j’ai lu leur livre Histoires singulières d’une SCOP en Holacratie.
Pour moi c’est évident que j’ai besoin d’évoluer dans ma manière de manager. Si je continue à pratiquer comme je sais le faire, je ne serai pas innovant par rapport à la responsabilisation des membres de l’équipe, ni exemplaire en matière de gouvernance partagée. Et j’ai vraiment l’ambition de permettre à notre SCOP de se développer selon un modèle coopératif exemplaire.
Comment s’est passé ton cheminement de leader vers la décision d’adopter Holacracy ?
Depuis 2008 nous avons acquis beaucoup d’expérience et affiné notre méthodologie pour transformer les situations hostiles en situations accessibles pour les malentendants.
Le DU m’a aidé à ficeler le projet, à le traduire en plan d’actions. J’ai compris qu’il fallait que l’on s’appuie sur des fonctions supports pour se développer. J’ai décidé de recruter même si nous n’avions pas encore le chiffre d’affaires pour, de manière à nous laisser une chance de croître.
L’année 2019 a été très chaotique : Jean-Luc a officiellement quitté la SCOP et les difficultés se sont enchaînées. J’ai vraiment cru mettre la clé sous la porte.
Finalement c’est la crise sanitaire qui a changé la donne. Cette période était tellement compliquée pour les malentendants — télétravail, visio, puis retour au travail avec des masques — que notre activité a très vite décollé. Nous avons pu recruter des fonctions supports, de plus en plus indispensables pour l’organisation.
En 2020, lors d’un séminaire d’équipe, nous partageons le constat suivant : nos savoir-faire sont bien calés et nous voulons grandir pour impacter davantage de monde, selon un modèle coopératif exemplaire qui permette l’épanouissement de chacun.
Nous serons une vingtaine d’ici la fin 2022. Des questions émergent avec la croissance : comment faire pour que les nouveaux se sentent intégrés, soient force de proposition ? Notre fonctionnement doit évoluer pour me permettre de trouver l’équilibre entre management et terrain.
J’ai rencontré Aliocha au congrès national des SCOP à Rennes. J’avais déjà l’intuition qu’Holacracy était une bonne piste, et nos échanges ont fini de me convaincre :
Si je veux vraiment être innovant pour ma structure et avec notre ambition d’exemplarité, nous devons emprunter le chemin d’Holacracy.
Qu’est-ce qui te motive dans cette transformation ?
Je suis enthousiaste à l’idée d’expérimenter un fonctionnement qui va dans le sens de l’autonomie pour agir.
C’est ce qui guide notre action pour nos clients également : nous visons l’autonomie des personnes malentendantes. Je serai heureux de permettre une cohérence entre ce que nous vivons en interne et notre manière de faire pour nos clients.
J’ai envie de sortir de la vision de la pyramide avec laquelle on a grandi. Entreprendre ensemble, avec chacun des possibilités, être audacieux ensemble.
Je souhaite que chacun expérimente un mode de fonctionnement qui transforme sa vision du monde, sa relation aux autres, et qu’il assume les responsabilités qu’il peut prendre. Je pense que le chemin sera long et va nécessiter de l’exigence et de l’implication.
Peu d’entreprises ont pris ce chemin, c’est aussi enthousiasmant d’être parmi les pionniers et de profiter de ceux qui partagent leur expérience.
Quels problèmes cherches-tu à résoudre concrètement ?
Des décisions ne sont pas prises car chacun pense que c’est à d’autres de les prendre. J’ai l’intuition que si on se donne les moyens, nous allons gagner en efficacité.
L’équipe est en attente, elle a envie de monter des marches. Aliocha est intervenu en réunion d’équipe et depuis, je vois que l’équipe emprunte volontiers les livres à disposition. J’ai sondé chacun lors des entretiens annuels : il y a de l’envie, ou au pire des personnes qui n’en pensent pas grand-chose, mais pas de frein détecté.
Nous avons atteint une bonne taille d’équipe pour mener ce chantier. La croissance ajoute une difficulté mais ce sera structurant, notamment pour les relations entre collègues. Je ne souhaite pas différer ce sujet.
Qu’est-ce qui te paraît compatible entre le statut de SCOP et Holacracy ?
Tant qu’on fonctionnait à 4, nous n’avions pas besoin d’Holacracy. Avec d’autres collègues de SCOP, nous avons regardé ce qui se faisait ailleurs, car nous avons des attentes en matière de gouvernance partagée. C’est le point faible du mouvement des SCOP à mon sens.
Pour notre SCOP, je souhaite que chacun puisse participer à un fonctionnement démocratique et partager ses points de vue même avant d’être sociétaire. Nos sujets sont travaillés avec les salariés avant le vote des sociétaires, pour que les personnes soient concernées par la fabrication de la décision. C’est comme ça qu’on prépare chacun à devenir sociétaire.
Je pense qu’Holacracy va nous apporter beaucoup en matière de fonctionnement pour créer les conditions de l’implication de chacun.
De quoi as-tu envie pour la suite ?
J’aimerais pouvoir échanger avec d’autres. Toute ma promo du DU de Paris Dauphine est au courant du chemin que nous prenons. Je partage aussi mon expérience dans le réseau des SCOP, notamment parce que mon bureau est dans la maison des SCOP de Rennes. En restant toujours humble, notre équipe pourra partager cette expérience : ce qui fonctionne bien et moins bien.