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Manifester une transformation : ce qui se joue avant le plan d’action

Papillon noir et blanc posé sur une feuille d'automne orange.

Le mot « manifestation » a mauvaise presse dans les milieux professionnels. Il évoque les tableaux de vision, les carnets de gratitude, une pensée magique déconnectée du réel, ou encore un mouvement de protestation “contre” mais jamais “pour”. C’est dommage, parce que derrière ce mot un peu galvaudé se cache un mécanisme que tout dirigeant, tout facilitateur, toute personne qui porte une transformation organisationnelle croise en permanence, souvent sans le nommer.

Manifester, au sens propre, ce n’est pas obtenir quelque chose qu’on n’a pas. C’est révéler, à travers ce qu’on vit, ce qu’on est déjà en train d’être. Autrement dit : ce que vous obtenez dans une organisation n’est pas d’abord le fruit d’un plan d’action, mais le prolongement de la posture depuis laquelle ce plan a été conçu. Deux dirigeants peuvent lancer la même transformation de gouvernance, avec le même cabinet, le même calendrier, les mêmes outils, et obtenir des résultats radicalement différents. La différence ne se joue pas dans la méthode. Elle se joue dans ce qui portait la méthode : la fréquence, si l’on veut garder le vocabulaire, depuis laquelle elle a été mise en œuvre.

C’est cette idée qu’on va dérouler ici, en la sortant de son emballage développement personnel pour la ramener au terrain qui nous occupe : le travail, la gouvernance, le leadership.

Trois croyances qui sabotent les transformations

Quand une organisation veut changer, passer à une gouvernance plus autonome, sortir d’un fonctionnement pyramidal essoufflé, retrouver de l’engagement, 3 croyances limitantes reviennent presque systématiquement. Toutes les trois freinent le mouvement qu’elles prétendent enclencher, et toutes les trois sont des variantes de la même erreur de “manifestation”.

La première : penser que la solution est extérieure. On cherche l’outil, le framework, le cabinet, le logiciel qui va « faire » le changement à notre place. On investit dans la structure avant d’avoir travaillé la relation. On installe une gouvernance constitutionnelle comme on installerait un ERP, en attendant que le système produise, mécaniquement, la confiance et l’autonomie qu’on n’a pas encore construites en interne. C’est le premier mensonge de la manifestation transposé à l’organisation : croire que ce qu’on cherche est ailleurs, dans un outil, alors qu’il est déjà une capacité de l’organisation, simplement pas encore activée.

La deuxième : penser que ça se joue plus tard. « Une fois qu’on aura recruté », « une fois que le CA sera stabilisé », « une fois que telle personne sera partie ». Le futur devient l’endroit où la culture sera enfin saine. Sauf que ce futur n’arrive jamais tout seul : il se construit avec les mêmes personnes, dans les mêmes tensions non traitées, aujourd’hui. C’est le deuxième mensonge : croire que la chose désirée appartient à un temps linéaire, qu’elle viendra quand les conditions seront réunies, alors qu’elle ne peut se révéler que maintenant, dans l’état présent de l’équipe. Le futur n’advient qu’à partir du présent !

La troisième, la plus coûteuse : penser que ça repose sur un effort individuel héroïque. Le dirigeant, ou le sponsor du projet, s’épuise à porter seul une transformation collective, persuadé que si ça ne prend pas, c’est qu’il n’a pas assez poussé, communiqué, convaincu. Cette croyance produit du surmenage, jamais de l’adhésion. C’est le troisième mensonge : croire qu’il m’incombe, à moi seul, de fabriquer un résultat qui, en réalité, ne peut émerger que d’un mouvement d’équipe.

Ces 3 croyances ont un point commun : elles placent le changement à l’extérieur, dans le futur, et hors du champ de ce qui se joue réellement, ici et maintenant, dans la qualité de présence et de relation au sein de l’équipe.

Manifester, ce n’est pas agir plus, c’est révéler autrement

Voilà où le concept de manifestation devient utile, une fois débarrassé de son folklore. La manifestation n’appartient pas au registre de l’action, elle appartient au registre de l’état. Ce n’est pas une affaire de « faire plus », de multiplier les plans d’action, les séminaires, les chartes de valeurs affichées dans le couloir. C’est une affaire d’être différemment, ce qui produit ensuite, presque automatiquement, des actions différentes.

Concrètement : un dirigeant qui aborde sa transformation de gouvernance depuis un état de peur (peur de perdre le contrôle, peur de l’échec, peur du jugement des associés) va, quoi qu’il fasse, quoi qu’il déclare, quelle que soit la qualité de son plan, manifester une organisation qui recentralise le pouvoir sous couvert de participation. Il n’a pas besoin de le vouloir consciemment. C’est la fréquence radio depuis laquelle il opère, qui dessine, en creux, la structure qu’il finit par produire.

À l’inverse, un dirigeant qui a réellement travaillé sa sécurité intérieure, qui n’a plus besoin de contrôler pour se sentir légitime, va manifester, presque sans effort, des dispositifs qui distribuent l’autorité, parce que ça ne lui coûte rien de le faire. Le cadre suit la posture, rarement l’inverse.

C’est en cela que la manifestation n’est pas une pensée magique : c’est un principe de cohérence systémique, observable dans n’importe quelle organisation humaine. Une organisation reproduit, à son échelle, la qualité de présence de celles et ceux qui la portent, de ses personnes source.

Il y a une conséquence pratique, parfois sous-estimée dans les accompagnements de transformation : travailler la posture des personnes qui portent le projet n’est pas un supplément d’âme, c’est le premier chantier. Avant même de dessiner les cercles, les rôles, les redevabilités, il vaut la peine de se demander depuis quel état intérieur ce projet est en train d’être porté. Un plan de gouvernance impeccable, conçu depuis la peur, produira une gouvernance qui rejoue la peur. C’est prévisible, quasi mécanique.

Ce que vous voulez vraiment n’est presque jamais ce que vous demandez

Un CODIR qui réclame « plus de reporting » ne veut pas du reporting. Il veut de la visibilité pour desserrer une angoisse de perte de contrôle. Une équipe qui demande « plus d’autonomie » ne veut pas nécessairement moins de cadre : elle veut la garantie que sa parole compte, que sa légitimité n’est pas remise en cause à chaque décision.

C’est ce qui se joue derrière la fameuse phrase « je veux gagner plus d’argent » chez un particulier : ce n’est presque jamais l’argent qui est recherché, mais ce qu’il est censé garantir, la sécurité, la liberté. Transposé à l’organisation, la structure, l’outil, le nouveau rôle, le nouveau titre ne sont jamais la finalité. Ils sont des tentatives, souvent maladroites, de produire un sentiment : la sécurité psychologique, la clarté, la reconnaissance, l’autonomie.

Un travail de gouvernance sérieux commence là : ne pas répondre à la demande formulée, mais aller chercher l’énergie qui la sous-tend, l’état profond que la personne ou l’équipe cherche à manifester à travers cette demande. Un rôle mal défini, une tension récurrente en réunion, une résistance au changement ne sont presque jamais des problèmes de méthode. Ce sont des symptômes d’un besoin non nommé, d’un état qu’on cherche à atteindre par un détour, alors qu’il pourrait souvent être adressé directement.

On ne bâtit rien de nouveau sur un espace encombré

On ne peut pas installer une nouvelle gouvernance dans une organisation qui n’a pas encore digéré ce qui l’encombre. Les tensions jamais traitées en réunion, les décisions prises dans le flou et jamais reprises, les non-dits entre associés, les conflits de personnes maquillés en désaccords de process, tout cela occupe l’espace. Et tant que cet espace est occupé, aucune nouvelle structure, aussi bien conçue soit-elle (même l’Holacratie !), ne peut vraiment s’y déployer. Elle vient simplement s’ajouter au désordre.

C’est une des raisons pour lesquelles un travail de mise en gouvernance efficace commence rarement par la structure elle-même. Il commence par un nettoyage : faire remonter les tensions dormantes, clarifier ce qui a été laissé en suspens, nommer ce qui se joue réellement entre les personnes. Ce n’est qu’une fois cet espace dégagé que les nouveaux rôles, les nouveaux cercles, les nouvelles règles du jeu peuvent réellement prendre. On ne manifeste pas une organisation nouvelle par-dessus une organisation non digérée : on ajoute simplement une couche de plus au désordre existant.

Le piège de la compensation

Je croise régulièrement des organisations qui « font tout bien » sur le papier : process rigoureux, rituels de gouvernance en place, reporting impeccable, et qui, malgré cela s’épuisent. Parce que ces pratiques sont parfois mises en œuvre depuis un endroit de peur : peur de perdre la main, peur du jugement, peur de ne pas être légitime. La forme est bien là, mais la vibration qui la porte ne l’est pas, et c’est cette dissonance qui coûte cher en énergie.

À l’inverse, des équipes avec des process plus rustiques mais une vraie sécurité relationnelle, une vraie confiance dans la capacité du groupe à se réguler, tiennent souvent mieux dans la durée et face aux fluctuations du monde. Ce n’est pas un plaidoyer contre la rigueur : c’est un rappel que la rigueur sans sécurité intérieure produit de l’épuisement, pas de la performance durable, pas de la robustesse. Un système peut avoir toutes les bonnes pratiques et manifester, malgré tout, de l’insécurité, parce que ce ne sont pas les pratiques qui manifestent, mais l’état depuis lequel elles sont tenues.

Ce que ça change concrètement

Avant de se demander « quelle méthode, quel outil, quelle structure allons-nous déployer », il vaut la peine de se demander depuis quel endroit ce projet est porté. Depuis la peur de perdre quelque chose, ou depuis l’envie réelle de faire grandir l’équipe ? Qu’est-ce qui, dans nos tensions actuelles, non traitées, va parasiter toute nouvelle structure tant qu’il n’aura pas été nommé ? Et qu’est-ce que cette demande de changement, plus d’autonomie, plus de clarté, plus de reconnaissance, cherche vraiment à produire, au-delà de sa formulation ?

Ce sont des questions que je pose toujours en amont d’un accompagnement, avant même de parler de cercles, de rôles ou de redevabilités et de processus. Parce que la meilleure architecture de gouvernance du monde ne compense jamais un espace encombré ou la crainte de quelque chose. Elle les révèle, tout simplement. Et c’est probablement la meilleure définition qu’on puisse donner de la manifestation en contexte organisationnel : non pas obtenir une structure qu’on n’a pas encore, mais laisser apparaître, dans la structure, l’état qu’on a déjà choisi d’incarner.