Dans l’article sur le triangle compassionnel de Karpman, j’avais décrit un glissement que j’observe chez certains praticiens CNV enthousiastes : « Je constate que tu exprimes ton jugement plutôt que ton ressenti » peut être dit avec une douceur impeccable et fonctionner comme une disqualification. Ce n’est pas un accident d’application. C’est une conséquence prévisible de certaines tensions internes à la méthode, tensions que Rosenberg n’a pas résolues et que le monde CNV n’affronte pas volontiers.
Une méthode inattaquable par construction
La CNV se présente simultanément comme une technique, avec ses quatre étapes précises et son vocabulaire codifié, et comme un art de vivre, quelque chose de beaucoup plus diffus qui engage toute la personne dans sa façon d’être au monde. Cette double définition immunise la méthode contre toute critique opérationnelle.
Si la CNV est une technique, ses résultats sont évaluables et ses limites identifiables. Mais quand un praticien produit des effets indésirables ou que la méthode ne fonctionne pas dans une situation donnée, la réponse disponible est toujours la même : ce n’est pas la technique qui est en cause, c’est le niveau d’intégration du pratiquant. Il faut plus de formation, plus de pratique, plus de travail personnel. La critique est ainsi absorbée et retournée en prescription supplémentaire. La méthode ne peut pas échouer, seul le pratiquant peut manquer de maturité.
Cette structure est caractéristique des systèmes de croyance qui se protègent de la falsification. Karl Popper avait identifié ce mécanisme comme la marque des théories non scientifiques : une théorie qui peut tout expliquer, y compris ses propres échecs, n’apprend rien sur le réel. La CNV n’est pas une théorie scientifique et n’a pas à l’être. Mais quand ce mécanisme s’applique à une méthode d’accompagnement utilisée dans des contextes professionnels réels, il a des conséquences pratiques sur la façon dont les praticiens interprètent leurs difficultés et sur ce qu’ils font quand les résultats ne sont pas au rendez-vous.
La CNV en entreprise : individualiser des problèmes structurels
C’est dans les organisations que les effets systémiques de la CNV deviennent les plus visibles, et les plus préoccupants.
Lorsqu’une organisation décide de former ses équipes à la CNV pour améliorer la communication interne, le message implicite est que les difficultés relationnelles tiennent à la façon dont les individus communiquent, et qu’elles se résolvent en améliorant cette communication. Ce message peut être vrai. Il peut aussi masquer des problèmes d’une autre nature : des rôles mal définis qui génèrent des frictions structurelles, une charge de travail qui ne laisse pas les ressources cognitives nécessaires à une communication de qualité, une gouvernance qui prive les gens de la capacité de décider ce qui les concerne directement, un management dont l’autorité s’exerce de façon trop large ou trop arbitraire. Ces problèmes ne se résolvent pas par une meilleure maîtrise du processus OSBD.
Rosenberg affirmait vouloir lutter contre les structures oppressives. C’est un objectif déclaré de la CNV comme outil de transformation sociale. Mais la façon dont la méthode est majoritairement déployée dans les organisations produit un effet inverse : elle internalise la responsabilité des difficultés relationnelles dans les individus, elle transforme des questions collectives et structurelles en questions de compétence émotionnelle personnelle, et elle fournit aux organisations un outil pour traiter le symptôme sans toucher à la cause. Former des équipes à la CNV dans une organisation mal gouvernée, c’est leur apprendre à mieux gérer la détresse que la structure produit, pas à changer la structure.
Le présupposé de symétrie que la méthode ne vérifie pas
La CNV fonctionne sur un présupposé implicite : les deux parties engagées dans l’échange ont un intérêt partagé à la qualité de la relation, et aucune ne détient sur l’autre un pouvoir structurel qui fausse d’emblée l’échange. Quand ce présupposé est vérifié, les outils CNV ont une utilité réelle. Quand il ne l’est pas, ces mêmes outils peuvent aggraver le déséquilibre existant.
La raison en est simple : la CNV demande à chaque partie de s’exposer émotionnellement, d’identifier et de verbaliser ses besoins, et d’accueillir ceux de l’autre avec empathie. Dans un échange entre pairs de bonne foi, au niveau de maturité proche, cette exposition mutuelle crée de la connexion. Parfait. Dans un échange asymétrique, la partie en position de faiblesse s’expose davantage, rend ses besoins lisibles et potentiellement exploitables, et se trouve implicitement invitée à comprendre les besoins de la partie qui la domine. Ce mécanisme peut consolider la domination au lieu de la réduire.
Rosenberg encourage explicitement les personnes opprimées et les minorités à utiliser la CNV pour faire entendre leur situation. La formulation est séduisante, mais elle suppose que la personne en position de pouvoir soit disponible pour recevoir cette communication et motivée pour changer sa conduite. Or la personne en position de pouvoir n’a pas nécessairement cet intérêt. Son confort repose sur le maintien du déséquilibre. Lui demander d’entendre la souffrance qu’elle produit et d’y répondre par un changement de comportement, c’est lui demander de travailler activement contre ses propres intérêts. La CNV ne fournit aucun mécanisme pour traiter ce cas de figure, et ne le reconnaît pas vraiment comme un cas de figure distinct.
Les avancées sociales réelles, dans les droits des travailleurs, dans le féminisme, dans la lutte contre les discriminations raciales, ne se sont pas produites par la vertu d’une communication plus empathique entre opprimés et oppresseurs. Elles se sont produites par des rapports de force, de la normativité, des lois, des ruptures de systèmes, des bascules démocratiques. La CNV n’a pas de place pour ces instruments, et son cadre conceptuel tend à les présenter comme des formes de violence à dépasser.
Deux citations de Rosenberg qui posent un problème réel
Certaines formulations de Rosenberg, citées régulièrement dans les formations et reprises sur les sites de promotion de la CNV, méritent d’être examinées.
La première : « Percevoir les messages difficiles non plus comme des critiques ou des reproches, mais comme des cadeaux qu’ils sont, des occasions de donner à ceux qui souffrent. » Cette invitation à recevoir toute agression comme un cadeau peut être lue comme une invitation à la générosité psychologique dans des situations ordinaires de friction. Dans un contexte de violence répétée ou d’emprise relationnelle, elle fournit un cadre pour neutraliser toute réaction de résistance légitime. Quelqu’un qui subit un comportement nocif systématique et finit par le dire avec force ne fait pas un cadeau : il signale une situation intolérable. Et demander à la cible de ces agressions de les accueillir comme autant d’occasions de contribuer au bien-être de celui qui les inflige, c’est lui demander de porter le travail émotionnel de la personne qui lui nuit.
La seconde est encore plus directe : « La dépression est la récompense que nous obtenons pour notre conformité. » Cette phrase, que Rosenberg énonce dans plusieurs de ses conférences, est cliniquement inexacte. La dépression est un trouble de la régulation affective aux mécanismes neurobiologiques complexes, impliquant des dérèglements dans les systèmes sérotoninergique, noradrénergique et dopaminergique, une dysrégulation de l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien, et des facteurs génétiques documentés. Elle n’est pas toujours le produit d’une décision, consciente ou inconsciente, de se conformer. Dire à une personne dépressive que sa souffrance est la conséquence de sa façon d’être, c’est lui attribuer la responsabilité exclusive de sa souffrance. Dans le meilleur des cas, c’est une erreur de compréhension de la psychiatrie. Dans le pire, c’est une formulation qui peut retarder une prise en charge et aggraver la culpabilité déjà souvent présente dans la dépression.
Comment la méthode peut être retournée
La CNV peut être utilisée de façon manipulatoire sans que le manipulateur en ait nécessairement conscience. Le vocabulaire CNV, une fois maîtrisé, fournit des outils rhétoriques particulièrement efficaces pour invalider les réactions d’autrui tout en maintenant une apparence de bienveillance.
« C’est ta responsabilité émotionnelle, pas la mienne » est une formulation dérivée d’un principe CNV réel, à savoir que chacun est responsable de ses propres émotions. Dans un contexte équilibré, ce principe aide à éviter la projection et la victimisation. Dans un contexte de maltraitance relationnelle, il devient un outil pour dénier toute responsabilité dans ce qu’on fait subir à l’autre. « Je ne suis pas responsable de ce que tu ressens » peut être vrai dans le sens où personne ne contrôle les émotions d’autrui. Il peut aussi servir à couvrir des comportements délibérément blessants derrière un principe de responsabilité individuelle.
Le même mécanisme s’applique à la reformulation systématique des besoins. Une personne qui maîtrise le processus OSBD peut orienter une conversation vers le registre des besoins d’une façon qui détourne l’attention du comportement concret en cause. « J’entends que tu ressens de la détresse, quel besoin n’est pas satisfait pour toi ? » est une réponse qui peut être authentiquement empathique ou qui peut être une façon de ne pas répondre à ce qui vient d’être dit. La différence tient à l’intention, qui est intérieure et invisible, pas à la forme, qui est impeccablement conforme au processus.
Cette capacité de la forme CNV à couvrir des comportements opposés à son intention découle directement du fait que la méthode privilégie le registre des besoins sur celui des faits et des responsabilités. Dans des situations où des faits et des responsabilités sont en jeu, ce déplacement vers les besoins peut être une façon de ne jamais avoir à répondre de ce qu’on a fait.
Retrouvez les articles précédents de cette série : La CNV, ce qu’elle fait vraiment et ce qu’elle ne peut pas faire, La CNV repose sur une vision de l’humain : voici pourquoi ça compte et Ce que la recherche dit de la CNV, ni panacée ni imposture.
