La CNV fait partie de notre vocabulaire chez Sémawé. On s’y réfère dans nos accompagnements, on en cite les principes dans certains contextes de facilitation ou de médiation. Je l’utilise moi-même, avec discernement, et je compte rester honnête sur ce que ce discernement implique.
Ce premier article regarde ce que la CNV apporte réellement. Les quatre suivants examinent ses limites, ses présupposés discutables, et les conditions dans lesquelles elle peut se retourner contre ceux qu’elle est censée aider. Commencer par ce qui fonctionne est la condition pour que la critique qui suit soit juste.
Un outil d’introspection avant d’être un outil de communication
Le processus OSBD, observation, sentiment, besoin, demande, est souvent abordé comme un script de communication, une façon structurée de s’adresser à l’autre. C’est à la fois ce qui le rend facilement transmissible et ce qui génère les malentendus les plus courants sur la CNV. L’essentiel de sa valeur se joue avant d’ouvrir la bouche, dans le travail intérieur que les quatre étapes imposent.
L’étape d’observation en est l’illustration la plus forte. Rosenberg reprend à son compte une formulation de Krishnamurti : « observer sans évaluer est la plus haute forme d’intelligence ». La formule est absolutiste, mais elle pointe quelque chose de valable. Quand quelqu’un se gare à cheval sur deux places d’un petit parking, mon premier mouvement n’est pas une observation : c’est un jugement immédiat sur la personne, son manque de considération, son égoïsme. L’observation factuelle, « la voiture occupe l’espace disponible de telle façon qu’il ne reste pas de place pour un autre véhicule », est une reconstitution secondaire qui demande un effort mental réel. La distinction est cognitive, pas seulement sémantique : le jugement active des schémas comportementaux différents de ceux qu’active l’observation. Si j’aborde la personne depuis le jugement, mon ton, mes mots, ma posture physique sont déjà contaminés par celui-ci avant même que j’aie prononcé le premier mot.
Ce que la psychologie cognitive décrit sous le terme d’heuristique de représentativité, ce raccourci mental qui consiste à attribuer des causes internes et stables à un comportement observé chez autrui, explique pourquoi cette distinction est si difficile à réaliser spontanément. On ne passe pas du jugement à l’observation par bonne volonté. On y parvient par la pratique, par l’instauration d’un moment de retard entre le stimulus et la réponse. C’est, selon moi, cette création d’espace intérieur qui constitue la valeur principale de l’étape d’observation dans OSBD. Marshall Rosenberg lui-même indiquait qu’il continuait à noter ses jugements dans un carnet après plusieurs décennies de pratique. Loin d’un aveu d’échec, c’est une indication sur ce que l’outil peut réellement produire.
La granularité émotionnelle comme compétence
L’étape de l’expression du sentiment touche à quelque chose de bien documenté par la recherche en psychologie cognitive. Lisa Feldman Barrett, dans ses travaux sur la construction des émotions, montre que la finesse du vocabulaire émotionnel d’un individu, ce qu’elle appelle la granularité émotionnelle, prédit directement sa capacité à réguler ses états affectifs. Une personne qui ne dispose que de « je suis énervé » pour décrire tout un spectre d’états allant de l’irritation légère à la rage, n’a pas accès aux mêmes leviers d’action qu’une personne capable de distinguer la frustration de la blessure, l’inquiétude de l’anxiété, la déception de la tristesse. Ces distinctions ne sont pas des raffinements esthétiques : elles correspondent à des activations physiologiques et comportementales différentes, et elles ouvrent des réponses différentes.
Les livres sur la CNV proposent des listes ouvertes de sentiments, comme outil d’élargissement du répertoire langagier. Cette proposition est cohérente avec ce que la recherche confirme indépendamment. Ce n’est pas parce que Rosenberg le recommande qu’elles sont bonnes pour la régulation émotionnelle, c’est simplement qu’il s’agit d’un mécanisme psychologique réel universel.
Pour un cerveau autiste, cette dimension prend une importance particulière. L’alexithymie, la difficulté à identifier et nommer ses propres états émotionnels, est fréquente dans le spectre autistique. Je suis autiste, et c’est à ce titre que je parle : le cadre OSBD, avec sa démarche explicite et séquentielle, fournit une structure là où l’accès intuitif à l’émotion est moins spontané. La séparation entre les faits observés et l’interprétation émotionnelle de ces faits est également un levier utile pour des cerveaux qui traitent l’information de façon plus littérale et qui confondent parfois leur lecture d’une situation avec la situation elle-même. Ce que la CNV m’apporte ici ne relève pas de son idéologie : c’est une aide à la structuration cognitive que la méthode rend accessible.
Se connecter avant de corriger
Il y a une formule de Rosenberg que j’utilise parfois aussi, parce qu’elle condense un principe dont la validité déborde largement le cadre CNV : connect before correct. L’exemple qu’il donne est celui d’un enfant qui annonce que 9 fois 9 font 63. Le réflexe standard est la correction immédiate. La proposition de Rosenberg est de commencer par s’intéresser au raisonnement de l’enfant : « Comment tu es arrivé à ça ? » On ne va pas découvrir une nouvelle arithmétique. Mais comprendre le raisonnement avant de le corriger change ce que la correction produit.
Ce changement n’est pas anecdotique. Sur le plan psychologique, recevoir une correction après avoir été entendu dans son raisonnement active un registre différent de celui qu’active la correction immédiate. La première ne menace pas l’identité, elle traite une erreur de calcul. La seconde peut être vécue comme une disqualification de la personne. Cette différence vaut dans une relation pédagogique, dans un conflit entre collègues, dans un accompagnement professionnel. Un manager qui comprend d’abord comment un collaborateur a raisonné avant de lui indiquer que sa conclusion est fausse obtient un engagement différent de celui que produit la correction frontale.
Ce principe n’est pas une invention de Rosenberg. On le retrouve formulé différemment dans l’écoute rogerienne, dans les approches systémiques, dans la facilitation de groupe. Sa valeur est indépendante de tout le reste de l’édifice CNV. On peut l’adopter en ignorant les présupposés philosophiques qui l’entourent chez Rosenberg, ce qui est d’ailleurs ce que je recommande.
Ce que ces apports ont en commun
L’observation sans jugement, la granularité émotionnelle, la connexion avant la correction : ces trois contributions fonctionnent parce qu’elles créent chacune à leur façon un espace de traitement secondaire entre le stimulus et la réponse. Elles ralentissent la réaction automatique et substituent à la réponse heuristique une réponse délibérée, consciente, volontaire. C’est en ce sens qu’elles rejoignent des pratiques connues en psychologie : la régulation émotionnelle par réévaluation cognitive, la désescalade dans la résolution de conflit, l’écoute active comme Rogers la théorise.
La CNV n’invente pas ces mécanismes. Elle les formate d’une façon qui les rend accessibles à des personnes sans formation psychologique préalable, et c’est son mérite principal. Rosenberg lui-même dit : la CNV ne vous apprend pas quelque chose que vous ne savez pas déjà faire. Elle vous donne un accès plus régulier à ce que vous êtes déjà capable de faire.
La condition qui change tout
Tout ce qui précède suppose une condition : les deux parties engagées dans l’échange doivent avoir un intérêt partagé à la qualité de la relation, et aucune ne doit être en position de domination structurelle sur l’autre. Quand cette condition est remplie, les outils décrits ci-dessus sont utile et fonctionnels. Quand elle ne l’est pas, ces mêmes outils peuvent produire des effets inverses à leur intention.
C’est ce que les quatre articles suivants examinent. Je crois que les présupposés philosophiques de la CNV sur la nature humaine méritent d’être interrogés. Sa validation scientifique est plus limitée et plus nuancée que ce que ses promoteurs affirment. Dans des contextes de rapport de pouvoir asymétrique, elle peut devenir un instrument de contrôle. Et la porosité qu’elle entretient avec certains courants du développement personnel pose des questions que le milieu de la CNV ne traite pas avec la rigueur qu’elles méritent.
Aucun de ces problèmes n’efface ce que j’ai décrit dans cet article. C’est une invitation à utiliser la CNV pour ce qu’elle est : un ensemble de principes utiles dans des conditions précises, plus qu’un art de vivre universel.
